Nouvelle Capenna - Histoire secondaire : Un jardin de chair - Magic the Gathering

Nouvelle Capenna - Histoire secondaire : Un jardin de chair



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Drark Onogard, le , 349 consultations , 2

Elesh Norn, Mère des machines, règne sur ses légions de porcelaine avec foi et une main de fer. Mais quand une cérémonie se déroule mal, elle découvre que tout sur la Nouvelle Phyrexia n’est pas sous son contrôle.

  La storyline de Magic / Les rues de la Nouvelle Capenna

Elesh Norn, Mère des machines, règne sur ses légions de porcelaine avec foi et une main de fer. Mais quand une cérémonie se déroule mal, elle découvre que tout sur la Nouvelle Phyrexia n'est pas sous son contrôle. Vous trouverez l'article original ici.

Un jardin de chair



« Ici, dans l'Orthodoxie Mécanique, se trouve la perfection. Ici se trouve la bénédiction. »

En disant cela, de sa voix synthétique qui résonna parmi la cour de la Basilique Blême, Elesh Norn, régente phyrexiane et Mère des Machines, sentait la lumière de cette vérité au plus profond de son corps sacré, mécanique. L'Orthodoxie Mécanique était le seul chemin pour accomplir l'unification, un chemin aussi pur, infaillible et indéniable que son propre pétrole luisant.

Quand elle leva les yeux depuis son estrade vers le rassemblement de Phyrexians, son armure rayonnant dans la lumière laiteuse, Norn n'en avait jamais été aussi sûre. Ici se trouvaient les emblèmes de la puissance qu'elle avait créée : la Basilique Blême, ses tours, ses sommets de métal pareils à de la porcelaine, ses grandioses cathédrales aux arches élevées, aériennes et délicates. Des bannières écarlate flottaient sur les ponts et les tourelles, éclatants contre les structures luisantes et les dalles de la cour.

Les fidèles phyrexians, les visages altérés mécaniquement tournés vers elle, leur conscience mêlée à la sienne, n'attendaient que sa parole. Ils étaient les siens, nés dans ses cosses de gestation. Ils étaient ses enfants d'adoption, capturés dans les armées ennemies, ces créatures autrefois pauvres, pitoyables, qui avaient vécu si longtemps couvertes d'une peau vile, sans altération, idéalisaient à présent leurs parties mécaniques. L'odeur de leur nouveau corps emplissait l'air. Métallique. Nette. Propre. Le cantique discret des prières phyrexianes, ces centaines de voix synchronisées, flottait autour d'eux tous.







Comment quiconque pouvait-il nier cette beauté ? Cette justesse ? La vérité absolue ?

Et pourtant, les Mirrans qu'elle tenait devant elle luttaient encore. C'était un effort absurde. Le dessus des cheveux noirs et emmêlés arrivaient à peine à l'épaule de Norn. La chair sous ses longs doigts griffus était pitoyablement faible, et elle eut à peine à serrer sa poigne pour la soumettre. Elle hurla de douleur, bras et jambes tordus ensemble, raidis à mesure que le sang fleurissait de la blessure que Norn avait faite.

Les humains étaient des petites choses si défectueuses et fragiles.

Norn avait réfléchi à laisser les prêtres de cuve et les épisseurs commencer l'altération de ces Mirrans tandis qu'elle s'adressait à l'assemblée. Elle ne doutait en rien qu'ils n'accomplissent un travail admirable. Mais l'Orthodoxie Mécanique grandissait et s'étendait rapidement.

Quelle était la meilleure manière d'enseigner à ses enfants, sinon par l'exemple ?

« A présent, le temps est venu de l'unité. » Norn leva la voix, froide et douce comme une brise soufflant sur le sol de la Basilique. « Contemplez l'imparfaite créature. Même elle, abomination organique, mérite la pitié de l'Orthodoxie. Même elle peut être bénie. »

Norn poussa la Mirrane vers le bord de l'esplanade. Elle chancela dans sa poigne, suppliant et soupirant, une démonstration agitée, honteuse. Quelque chose à propos d'elle, les cheveux noirs, l'angle de ses yeux, la carrure de sa mâchoire, chatouillait les bords de la mémoire de Norn. Avait-elle déjà rencontrée cette humaine autrefois ? C'était douteux. Elle aurait assurément transformé cette créature pitoyable si elle l'avait vue.

On n'avait presque jamais entendu parler de quiconque se serait échappé de l'Orthodoxie Mécanique.

Norn serra la main. « Bientôt, cette épave humaine sera libérée du fardeau de la peur. Nous l'écorcherons. Nous arracherons la chair qui la lie à ce faible corps. Puis, elle aussi, elle nous rejoindra dans l'union totale avec notre but et notre volonté divins. »

Il y eut un décalage de son, un grondement grave que Norn n'avait jamais entendu auparavant, tout autour d'elle. Que pouvait-ce être sinon le pouvoir de la foi phyrexiane, leurs voix synthétiques rendues plus profondes dans la prière ? Le bruit résonna tandis qu'elle levait sa main libre, refermait ses longs doigts griffus, piquait son poignet.

Pendant un instant, le ciel pâle eut l'air de s'assombrir, comme par un nuage de fumée, mais l'attention de Norn était fixée sur le pétrole luisant qui s'écoulait de son poignet, de son propre corps, la plus pure des sources. La foule, d'un seul homme, s'élança en avant, les yeux brillants de voir le pétrole couler de la blessure, sur la tête de la Mirrane et ses épaules tremblantes. Il imprégna ses cheveux, recouvrit sa nuque. Elle frémit quand il y pénétra la blessure, et cria, d'un bruit aigu et inorganique. Irritant. Bientôt ces cordes vocales seraient remplacées et calibrées au diapason de la voix des autres qu'elle rejoindrait dans la vénération.

Elle crachait et s'étouffait tandis que le pétrole luisant la pénétrait, l'emplissait, son corps convulsait tandis que le pétrole commençait à s'écouler de sa bouche ouverte et des coins de ses yeux ouverts.

Tout autour de Norn, le grondement s'amplifia.

Elle tenait la Mirrane par le col pour que tous la voient. « Contemplez la perfection. »

Mais dans sa poigne, la Mirrane frémit, un mouvement organique qui naquit du centre de son corps en vagues soudaines, inégales. Il n'y avait rien de mécanique là-dedans, aucun rythme mesuré d'altération sacrée. Plutôt, la viande sous la main de Norn gonflait. Elle roulait et se contorsionnait comme si les vertèbres osseuses qui se cognaient contre sa paume essayaient de la faire glisser hors de là.

Le corps de la Mirrane fut soulevé, d'une convulsion si violente que Norn la lâcha presque, et une corde de pulpe, de matériau organique, une racine fibreuse de bois, sinueuse et étrangère, jaillit du ventre de l'humaine. Du sang, anormalement épais et puant, suintait sur l'esplanade. Il formait une mare aux pieds de Norn, une abomination corrompue de son propre pétrole luisant, plus encore quand des racines émergèrent de la bouche ouverte de l'humaine, déchaussant les dents et chassant la langue, perçant ses orbites pour se contorsionner dans l'air.

Elesh Norn était si perplexe que cela lui demanda un instant pour réagir. Avec un crépitement et un éclat de lumière blanche, elle transforma une partie de son armure de porcelaine en une lame étroite et trancha la gorge de la Mirrane d'un seul coup. Son corps sans vie s'écroula aux pieds de Norn, pile de racines anormales, de sang et d'ordure.

Il n'y avait aucun signe de changement ou de mécanique. Il n'y avait qu'une corruption anormale.

Cela n'aurait jamais dû arriver.

Sous elle, les cantiques des Phyrexians faiblirent, bien que continuât le grondement grave, roulant sous leur confusion.

Norn rassembla ses esprits, droite, tandis qu'elle réabsorbait sa lame de porcelaine. « Soyez témoins de cet exemple et ayez pitié d'elle, » dit-elle d'une voix calme, bien que son esprit chancelât, oscillant entre chaque probabilité, chaque explication possible de ce qui venait d'arriver. « C'était un réceptacle si corrompu que pas même notre pétrole luisant n'a pu la sauver. Voici la preuve que nous devons répandre notre doctrine au plus vite, pour que tous soient sauvés. »

Mais même en disant cela, Norn dut lutter pour garder contenance.

Rien de ce qui venait d'arriver n'avait de sens.

Le pétrole luisant n'aurait jamais dû échouer.



La pâle lumière de la Basilique Blême rayonnait sur ses dômes et flèches, leur donnant un blanc argenté glacial, des bannières un noir d'encre, quand Elesh Norn revint à la cour.

Elle n'avait pu s'attarder après l'incident avec la Mirrane. Elle n'était restée qu'assez longtemps pour mettre en ordre ce corps boursouflé, les racines de chair retirées, afin qu'il soit disséqué et analysé. Norn avait marché gracieusement de l'esplanade pour démontrer qu'elle avait, en effet, toujours le contrôle. Elle s'était rendue dans la Basilique avec résolution, comme si elle avait anticipé l'échec de sa démonstration, l'éruption de ces racines dans le corps convulsant de cette humaine. Mais elle n'avait jamais rien vu de tel.

Même administré par un Phyrexian sans son pouvoir considérable, les effets du pétrole luisant étaient prédictibles. Il effaçait les choses inutiles – souvenirs, affections, désirs – et réordonnait les esprits chaotiques et organiques dans des paternes parfaits. Bien que le pétrole fuît fréquemment des yeux, du nez et des autres orifices avant que les épisseurs et les prêtres de cuve fassent leur travail de remplacement de la matière organique par de la mécanique, le pétrole lui-même n'avait jamais inclus de telles excroissances. Assurément, il n'avait jamais causé l'épaississement du sang ou une rupture du corps.

Le pétrole était le plus saint des éléments. Sa grâce était évidente.

Alors, précisément, qu'est-ce qui avait pu mal se passer ?

Aucun humain n'aurait pu être assez puissant pour résister de lui-même au pétrole luisant, en dépit de ce que Norn avait prétendu auprès du rassemblement.

Elesh Norn traversa la cour, le distant murmure des prières phyrexianes seul accompagnant ses pas cadencés. Elle fit courir un long doigt sur la rambarde de l'esplanade. Elle pensait à monter les marches, visiter de nouveau le lieu où la Mirrane s'était effondrée et tenter de déterminer ce qui avait pu causer le trouble, quand elle remarqua une petite tache sur les dalles.

Elesh Norn s'arrêta.

Là, à l'endroit où le sang de la Mirrane avait coulé sur l'esplanade jusqu'à la cour, se trouvait une petite herbe couleur d'encre, qui naissait d'une fissure entre les dalles. Sa tige était tordue, un fouillis tacheté de verts et de bruns. C'était pleinement organique. Hideux. Agressif.

Elesh Norn se baissa pour l'arracher, pour débarrasser la pierre autrement parfaite de cette herbe, mais elle était glissante, sous ses doigts pareille à la douce chair du cou de la Mirrane. Norn se renfrogna. Quoi qu'il arrivât, quoi que fût cette anormalité qui avait rampé dans l'Orthodoxie Mécanique, elle ne serait pas tolérée. Elle avait travaillé trop dur pour cultiver cet endroit, pour s'assurer de la poursuite de la cause phyrexiane pour la voir souillée, même un peu.

Norn tordit son poignet pour tenter de déraciner et d'écraser l'herbe dans un mouvement rapide, mais elle résista comme si elle s'accrochait sous les pierres.

« Hérésie. » Norn inspira et tira violemment l'herbe. Elle s'arracha, bien plus grande qu'elle l'aurait cru, la dalle rompue par la force de ce délogement. Mais aucune racine ne pendait de la petite intruse. C'était un avant-bras humain qui se balançait, bien trop grand, à moitié pourri, l'os à découvert comme le battant d'une cloche cassée dans cette bouillie disloquée. Ses doigts mous s'étendirent comme s'ils essayaient encore d'atteindre le sol d'où il avait été extrait.

« Abomination. » Norn souleva la chose agressive pour l'étudier.

Etait-ce le résultat du sang contaminé de la Mirrane lorsqu'il avait coulé sur les dalles ?

Cela n'avait aucun sens.







Norn balança l'herbe par dégoût. Elle devait découvrir le sens de cette hérésie, pour extirper la cause réelle avant qu'elle puisse reprendre racine. Elle était sur le point d'ordonner aux prêtres de sen charger quand elle vit une autre plante étrange à ses pieds. Et une autre plus loin sur le chemin. Et là, une autre.

Un nœud inhabituel se serra au fond du ventre d'Elesh Norn.

Norn traversa à grands pas la cour, arrachant une autre herbe du marbre. C'étaient les restes d'un poumon humain, un poumon affaissé, sans racine, le lobe supérieur enroulé autour de ce qui avait dû être la tige de la plante. Elle l'écrasa dans sa main. Il ne pouvait venir directement du corps de la Mirrane. Les prêtres de cuve avaient disséqué son cadavre et n'avaient rien trouvé d'anormal, à part ces racines, et il n'y avait aucune raison qu'elles aient tout d'abord poussé de son corps humain.

Le nœud dans son estomac se resserra.

L'une après l'autre, Norn arrachait les abominations du sol. Elle déterra une cuisse épaisse, déchirée, les nerfs déchiquetés entre ses longs doigts tandis qu'elle la déchirait en deux. Un cœur, duquel des artères s'échappaient. Un bout spongieux d'intestin. Un seul rein. Une oreille. Quelques dents unies impossiblement comme un collier de perles. Encore et encore, elle les retira, de plus en plus vite, déterminée à purger la Basilique de ces impuretés. Et à chaque découverte, elle sentait quelque chose en elle d'amer se serrer.

Une nervosité se répandait dans ses membres.

Pouvait-ce être un dysfonctionnement ? Impossible. Elle était la Mère des machines. Régente. Infaillible.

Et pourtant, la dernière chose qu'avait touché cette Mirrane était son propre pétrole luisant.

Elesh Norn devint silencieuse, son armure de porcelaine rayonnante, ses mains souillées et serrées, ses robes rouges volant dans la douce et régulière brise.

« Nous sommes la Mère des machines, » souffla-t-elle, et quelque part au loin, ce flot sans fin de prières phyrexianes eut l'air de trembler et ce grave grondement revint, profond et presque imperceptible. Ce qui avait semblé autrefois une affirmation de pouvoir et de foi semblait à présent résonner de doute. Un millier d'esprits phyrexians tremblait.

Elle ne pouvait permettre que l'Orthodoxie devienne proie de cette sensation étrange qui l'habitait. Il devait y avoir une explication à tout cela. Un ordre à tout cela.

Elesh Norn leva la tête, mais même le ciel lumineux avait l'air impossiblement plus sombre à présent, comme si l'air lui-même s'était assombri, comme si un nuage était descendu sur la Basilique. Cette obscurité fumeuse se figea et s'adoucit à son tour, paraissant une petite seconde se résoudre en une figure qui flottait au-delà de l'horizon de la Basilique, étendue et sombre, avant de se dissiper. Elle secoua la tête, se forçant à croire que ce n'était pas un problème de vue. Ce devait être un tour de la lumière changeante, Norn essayait de se le dire.

Ou une autre inexplicable corruption.

L'idée précise que quoi que ce soit puisse oser assombrir la beauté de sa glorieuse création était grotesque. Et pourtant, l'atmosphère semblait en effet plus sombre, le monde autour d'elle vaguement désynchronisé avec lui-même d'une manière où ne s'était jamais trouvé quoi que ce soit dans l'Orthodoxie Mécanique. Il y avait une caractéristique irréelle dans cela, une lourdeur qui faisait mentir la nature aérienne qu'elle avait essayé si dur de cultiver.

C'était sa Basilique, après tout.

Ce lieu n'était rien d'autre qu'une extension d'elle-même.

Et pourtant...

Norn baissa les yeux vers la place et eut un mouvement de recul. Chaque cavité dont elle avait retiré ces atrocités organiques, chaque endroit où le sang de la Mirrane avait corrompu la terre parfaite, était rempli de nouvelles herbes qui naissaient. Elles pulsaient et grandissaient, submergeant la Basilique Blême comme un jardin de chair.

Norn marcha vers l'espace autrefois ouvert entre la Basilique et la tour nord, où des croissances anormales serpentaient à présent sur les dalles brisées. Elle les arracha de la terre en passant.

Elle s'arrêta à côté d'une tour où une jambe avait jailli des dalles comme le sommet d'une dent en bourgeon. Etait-ce vraiment le résultat du sang de cette Mirrane ? Etait-ce ce qui arrivait quand on permettait à l'imperfection organique d'infecter l'Orthodoxie ? Norn souleva le membre arraché, tenant sa viande entre ses mains. Il était doux. Faible. Il pourrissait d'une manière impossible pour une machine. C'était comme si c'était exactement ce qui arrivait à sa Basilique. Putréfiée à la racine. C'était intolérable.

Non.

C'était impossible.

En lançant sur le côté le lourd morceau de chair, Norn se le répéta.

Impossible.

Il devait y avoir une explication logique.

Si l'humaine et son sang anormal n'avait pas déchaîné ces abominations, qu'est-ce qui, alors, aurait été assez puissant pour altérer le monde qu'Elesh Norn elle-même avait créé ?

Norn regarda sa main, le poignet duquel le pétrole luisant avait coulé.

Pouvait-elle être elle-même la source de ceci ?

Qui d'autre aurait été assez puissant pour perturber l'ordre de l'Orthodoxie de fond en comble ? Et si elle était la raison pour laquelle le pétrole avait eu cet effet sur le corps de la Mirrane ?

Norn avait toujours été une praetor exemplaire, mais si elle avait d'une manière ou d'une autre échoué ? Et si elle s'était trompée ? Et si tout ce temps, rôdant en elle, il y avait eu quelque défaut invisible, dont le germe attendait jusqu'à éclater et ruiner l'Orthodoxie Mécanique ? Etait-elle d'une certaine manière intrinsèquement corrompue ? Le Grand Cénobite Elesh Norn avait-elle par inadvertance fait naître quelque chose de si impur et de si organique ? Ne méritait-elle plus de diriger l'Orthodoxie Mécanique ?

L'Orthodoxie était juste, et par suite le pétrole luisant lui-même ne pouvait être blâmé. Il n'y avait aucune raison logique que le sang d'une humaine, vile, pitoyable, eût fait naître l'horreur répandue devant elle.

Elesh Norn pressa une main inhabituellement fébrile contre l'esplanade comme pour prendre courage contre son propre monde, corrompu et inexplicable dans son imperfection.

Tout, tout lui semblait si étrangement irréel.

Elle se souvint d'avoir été témoin une fois de Mirrans, capturés après une insurrection, qui dormaient dans leur cellule de détention. Ils étaient étendus, repliés sur eux-mêmes, rêvant, geignant, pris dans les conceptions cauchemardesques de leurs propres faibles esprits. Elle se souvenait de la manière dont ils hurlaient et criaient dans une réalité qui n'existait qu'en eux, piégés et priant pour se réveiller.

L'Orthodoxie les avait purgés de ces rêves quand elle leur fit don des altérations, mais Norn n'avait pas oublié leur air étrange lorsqu'ils rêvaient. Cela seul suffisait à la confirmer dans la croyance que la chair était inférieure. C'était une raison de plus de les en extirper et de les bénir de la certitude mécanique de l'Orthodoxie.

Les Phyrexians ne rêvaient pas.

Les esprits phyrexians étaient ancrés dans la réalité, dans le rythme prédictible des machines et de la justesse. Il n'y avait aucune raison que son esprit ait erré dans un espace fantastique, subconscient, plein de plantes, d'horreurs de chair et d'assomptions illogiques. Mais en se tenant là, le corps tendu, l'esprit essayant de construire du sens à partir d'une réalité improbable, Norn se sentit comme si elle était piégée à l'image de ces humains endormis. Comme si tout serait juste dans ce monde seulement si elle pouvait se réveiller et de nouveau penser clair.

Elesh Norn se fit silencieuse. Elle ne respirait plus. Son armure de porcelaine était aussi immobile que les piliers de pierre autour d'elle.

Ce monde n'était pas le sien.

Lentement, Elesh Norn leva les yeux vers le ciel où les ténèbres avaient semblé former un visage auparavant. Les sourcils froncés, elle murmura : « Ashiok. »

Le grondement qui roulait sous tout autour d'elle s'approfondit et puis, à l'autre bout de la cour de la Basilique, une forme élancée, androgyne, apparut. Elle flottait au-dessus des points délicats et des tours sculptées avec art comme si la gravité n'avait pas de prise sur elle, ses robes de tulle traînant à ses pieds nus, l'angle aigu de son visage s'élevant en spirale, en une paire de cornes, là où auraient dû se trouver ses yeux. Sa fumée noire s'enroulait, spectrale et sinueuse, depuis les bouts pointus de ses cornes, ce même assombrissement de l'air que Norn avait vu quand elle avait coupé la chair de la Mirrane.







Norn enroula ses doigts sur la rambarde de l'esplanade, grattant sa pierre blanche.

Ashiok. Planeswalker. Mage de cauchemar. Elle avait entendu parler de lui, bien sûr. Norn n'était pas peu coutumière du chaos qu'Ashiok avait infligé aux Mirrans, la manière dont le mage de cauchemar infectait souvent de rêves des esprits inférieurs pour son propre divertissement, pour insinuer la peur. Mais elle n'avait jamais considéré qu'Ashiok fût assez fou pour tenter d'imposer son « art » cauchemardesque sur elle.

Bien qu'Elesh Norn fût une Phyrexiane et une régente, au-dessus des élans d'émotion, elle se sentit enragée en réalisant que rien de tout cela – ni la bouillie organique qui avait infecté sa Basilique, ni les morceaux de corps humain qui germaient comme de l'herbe sous ses pieds, ni même sa détresse improbable – n'était vrai. Ce n'était qu'une illusion.

Un divertissement.

Une perte de temps.

Elesh Norn se redressa de toute sa hauteur, l'armure de porcelaine brillante, ses robes écarlates en traîne derrière elle.

« Ashiok. » Cette fois, quand elle dit son nom, sa voix était glaciale, la note synthétique de chaque voyelle et de chaque consonne dangereusement acéré. C'était une voix à commander des armées, une voix à dire la vérité et la pureté, une voix, jusqu'à aujourd'hui, à ne jamais douter d'elle-même. Norn mit ses épaules en arrière, versant chaque goutte d'autorité et de divine menace dans sa posture.

Ashiok s'approcha d'un pas langoureux, glissant au travers de la cour, le regard posé sur sa création cauchemardesque avec un petit rictus satisfait. Il plana hors de portée de Norn, ses pieds nus ne touchant presque pas les dalles souillées, ses robes ondulant derrière lui.

Ashiok étendit ses larges mains comme pour caresser tout cela. « Magnifique, n'est-ce pas ? J'ai travaillé si longtemps sur ce chef-d'œuvre-ci. » Ashiok se pencha légèrement en avant, la tête penchée. « Ton esprit est vraiment... un cadre unique, Elesh Norn. Vraiment unique, en effet.
– Alors cette abomination, cette crasse, est bien de ton fait ? demanda froidement Norn.
– Mais bien sûr. » Ashiok sourit. « Pour être tout à fait honnête, je n'étais pas certain que les Phyrexians seraient sensibles à mon art. On ne peut pas simplement créer un chef-d'œuvre sans cadre convenable.
– Alors tu nous testais ? » Norn dit cela avec contrôle, un calcul soigneux, bien que sa fureur indignée eût commencé à bouillir. Elle refusait d'entretenir la pensée que le noyau de son incertitude attardée pouvait perpétuer dans son doute.
« Qui d'autre aurait pu être un meilleur cobaye ? Tu es la Mère des machines, après tout, n'est-ce pas ? Ton esprit... » La voix d'Ashiok traîna, contemplative et vaguement perplexe. « Il ne produit pas la peur de la même manière que celui des humains.
– Nous sommes la Régente de Phyrexia, asséna Norn. Nous sommes la perfection incarnée. Nous ne connaissons pas la peur. » Jusqu'à ce jour, elle n'aurait jamais questionné cette assertion ; cela n'avait pas été un mensonge dans sa bouche de dire qu'elle ne doutait jamais. Mais Norn refusait de laisser cette incertitude faire pleinement surface. Elle mit de force de l'autorité dans sa voix, chaque once de tromperie et de manipulation qu'elle avait aiguisée pour vaincre ses rivaux. Elle n'était pas faite pleinement de matériau organique.

Elle n'était pas faible.

Elle n'était pas chair.

Elle n'était pas humaine.

Le sourire d'Ashiok s'élargit. Il glissa en un large cercle autour de Norn, les orteils effleurant la terre presque sans la toucher. « Oh, si c'était vrai, je ne serais pas encore ici, n'est-ce pas ? »

Ashiok s'éleva lentement dans les airs, et la fumée qui roulait du bout de ses cornes commença à tomber, à s'enrouler autour des membres et des organes humains qui fleurissaient des dalles de la cour. Le regard de Norn suivit le chemin de leur toucher éphémère. Là, dans le fouillis de pierre brisée, se trouvait une tête humaine, qui perçait à travers une large fente, comme un champignon. C'était une femme aux cheveux sombres et à la peau claire. Une armure blanche poussa autour de son menton et de ses mâchoires comme des feuilles. Ses traits étaient couverts dans la fange mais, sous la crasse, quelque chose à propos de sa contenance sembla étrangement familier à Norn.

« Je l'ai rencontrée pour la première quand je créais une œuvre sur Théros, » expliqua Ashiok, dont chaque mot semblait, en un sens, menaçant dans sa douceur, tandis que la fumée caressait les joues et le front de la tête humaine. « Son nom était Elspeth Tirel. » Ashiok fit rouler le nom dans sa bouche comme s'il le goûtait pour la première fois. « Elle avait capturé mon attention, et je l'ai cherchée dans le Monde souterrain. Sa peur des Phyrexians était splendide. Tout simplement à couper le souffle. Comment ma curiosité aurait-elle pu n'être pas piquée ? Quel genre d'artiste serais-je si je ne cherchais pas une opportunité d'aiguiser mon talent, de le tester sur un être tel que toi ? Je devais simplement trouver. A quoi ressemblerait un cauchemar de Phyrexian ? »

Elesh Norn se souvenait à présent d'Elspeth Tirel, lors de son assaut avorté contre sa Basilique sacrée, et cette familiarité perturbante qu'elle avait sentir face à la Mirrane avait soudain plus de sens.

« Elspeth s'est échappée, n'est-ce pas ? demanda Ashiok avec un léger sourire. Cette petite humaine insignifiante s'est échappée de l'Orthodoxie Mécanique.
– C'est sans importance. » Norn sentait son indignation se soulever. « Les vérités que nous voyons sont au-delà de ta compréhension, Ashiok. Nous ne serons pas intimidés. Nous ne serons pas un outil pour ton ‘art'. » Dans un lieu plus profond qu'aucun cauchemar ne pourrait pénétrer, elle sentait la connexion avec les siens, la collectivité de Phyrexia, unie ensemble, la force de cette unité, une force inarrêtable de milliers et de milliers d'être splendidement altérés en attente de son ordre pour lancer l'assaut.

Le sourire d'Ashiok s'évanouit.

« Nous ne permettrons pas ce blasphème plus longtemps, » continua Norn. Elle prit une profonde inspiration et se concentra sur elle-même. Dans ses ombres, elle trouva une tension, un mouvement depuis les coins obscurs de la cour. Le craquement de portes qu'on ouvrait. Des pas cadencés sur les marches de pierre. Un à un, des douzaines de Phyrexians, aussi vrais dans son rêve qu'ils l'auraient été dans le monde de la veille, se matérialisèrent depuis les ombres, leurs corps de métal rayonnant, leurs yeux d'un rouge éclatant d'impatience.
Un instant, Ashiok eut presque l'air confus. « Ils ne font pas partie de cette œuvre, dit-il. Je ne les ai pas conçus pour qu'ils soient là. Pas maintenant.
– Nous ne faisons qu'un, répondit Norn. Pensais-tu pouvoir contrôler si aisément ce cauchemar ?

Il y eut un moment de silence, toutes machines immobiles. Les engrenages entrechoqués et le bruit humide du jardin cauchemardesque d'Ashiok cessa. Il n'y avait que du vent, qui portait l'odeur de la pourriture et du pétrole, et faisait claquer les bannières écarlates au-dessus d'eux.

« Tu nous as sous-estimés, » dit calmement Norn dans un murmure synthétique.
Et puis, aussi pur qu'une prière, les Phyrexians derrière elle répétèrent : « Tu nous as sous-estimés. »

Ashiok pencha la tête, tapota le bout de ses doigts ensemble, et flotta en arrière avec prudence, mettant une distance entre Norn et le reste des Phyrexians tandis que la lumière blanche éclatait, un essaim d'épées de porcelaine se formant dans le métal qui encadrait son corps.

« Intéressant, » dit Ashiok.

Le grondement devint un rugissement, un bruit grave, guttural, organique qui roula sur le paysage cauchemardesque tel une vague. La fumée qui tourbillonnait entre les cornes d'Ashiok s'assombrit, s'épaissit, et tomba. Les membres qui poussaient de la terre se rassemblèrent dans une parodie de beauté phyrexiane, le jardin en-dessous formant des créatures qui se précipitèrent sur Norn, un lacis de jambes et de bras, de têtes à demi-formées pendant d'épaules disséquées.

Les Phyrexians bondirent en avant, découpant les manifestations du rêve, l'illusion faite corps, comme une extension de la volonté de Norn. Ce que les Phyrexians ne vainquirent pas, elle l'éviscéra rapidement et efficacement elle-même dans un tir de barrage de lames de porcelaine fines comme des aiguilles, qui jaillirent de son corps dans des éclairs aveuglants de lumière blanche, craquelant brutalement dans l'air. Elle mit les créatures d'Ashiok en pièces avant qu'elles aient ne serait-ce qu'une chance de s'approcher de l'esplanade à côté de laquelle elle se tenait.

« Tu as blasphémé contre nous ! » La voix de Norn se réverbérait à travers la cour. Elle tira son bras en arrière, se préparant à oblitérer le corps spectral d'Ashiok, quand la chose qui devait être Elspeth Tirel se leva.

Elle se contorsionnait aux pieds de Norn, se tirant de la terre avec un bruit spongieux, se levant de la fange cauchemardesque jusqu'à planer face à elle, l'épine dorsale pendante comme la queue d'un rongeur. La fumée d'Ashiok l'entoura prestement en cercles et en courbes, façonnant l'air lui-même en une forme solide de muscles sinueux et couverte de métal couleur de porcelaine ainsi qu'un heaume recourbé. C'était un miroir de la forme sacrée d'Elesh Norn.

Norn fit un pas en arrière. Elspeth fit de même. C'était un reflet distordu de son propre corps, de sa posture qui semblait soudain, horriblement, sans l'ombre d'un doute, humaine. Et de nouveau, ce nœud dans la gorge de Norn, qui picotait sa nuque, coulant au plus profond d'elle-même comme une pierre. Elle sentit le besoin urgent de fuir. De courir. C'était une abomination, pas seulement de l'Orthodoxie, mais d'elle-même. Mère des machines, Régente. C'était une version corrompue de l'avenir de l'Orthodoxie.

Elesh Norn ne voulait pas appeler cela de la peur, mais en voyant la main d'Elspeth se lever vers sa bouche, tandis qu'elle regardait ces doigts si pareils aux siens trembler, elle sut que oui, logiquement, ce devait être à cela qu'elle ressemblait à ce moment.

Impure.

Imparfaite.

Impossible.

Comment ce Planeswalker pouvait-il lui faire sentir une telle sensation avec ses tromperies, ses cauchemars et ses illusions ? Avec une simple vision d'une humaine sculptée pour lui ressembler, pour la parodier ? Elle, Elesh Norn, qui pliait si aisément ses ennemis à sa volonté ? Elle, qui était le zénith de Phyrexia ?

Dans un craquèlement assourdissant et un éclair de lumière blanche, les dagues fines comme des aiguilles qui jaillissaient du corps de Norn fusionnèrent pour former une épée énorme, mortelle, dans sa main. Avec plus de pouvoir que ce qui pouvait être nécessaire, elle la lança dans la version cauchemardesque d'Elspeth Tirel, découpant sa poitrine avec une telle force qu'elle vola à travers la cour, atterrissant dans un monceau à l'autre bout. Une forme vêtue de son propre métal blanc et de ses robes écarlates, toujours couvertes de chair humaine, morte.

Non, pas morte.

Car elle n'avait jamais été vivante, dès le départ. C'était une illusion, un tour.

Norn se tourna vers Ashiok, ses pièces intérieures battant avec cette nouvelle émotion, inhabituelle, une rage transformant la peur qu'elle avait sentie en quelque chose de presque insoutenable. Elle se prépara à la déchaîner contre le Planeswalker, mais il était déjà bien au-dessus de la Basilique, reculant à une vitesse improbable jusqu'à être hors de portée, ayant l'air aussi désarçonné que Norn.

« Tu es un sacré cadre, en effet, Mère des machines. » Ashiok étendit ses bras et baissa la tête. « Un autre chef-d'œuvre. »

Norn observa Ashiok disparaître, glisser dans le ciel nocturne. Le voile du monde de cauchemar d'Ashiok se leva avec son départ. Les Phyrexians qu'elle avait poussés à l'existence par la force de la volonté se dissipèrent. Les dalles brisées retrouvèrent de nouveau leur douceur immaculée. Le sang épais et les plantes anormales tremblèrent, se raidirent, et furent réduites en poussière, aisément dispersée par la brise fraîche.

Le corps d'Elspeth, toujours revêtue de l'armure de Norn, fut dernier à s'évanouir, s'accrochant à l'existence jusqu'à ce que la régente fit un pas vers elle. L'armure d'Elspeth frémit et tomba en morceaux, fine comme du sable blanc, ne laissant que sa tête tranchée. La peau se craquela. Des lignes aussi fines que des rais de fumée se formèrent autour de sa bouche, vers l'extérieur, dissolvant sa chair cauchemardesque de l'intérieur.

Mais juste avant que la vision d'Elspeth se désintégrât, elle ouvrit les yeux et rencontra le regard de Norn. Elle la regarda avec une pitié tellement humaine, une si horrible compassion, que Norn eut le souffle coupé.

Quand le cauchemar eut bel et bien disparu de ce monde, Elesh Norn marcha avec précaution dans la cour de la Basilique et toucha les pierres, à présent propres, pures et saintes, là où la chose qui avait été Elspeth Tirel était née. Elle ne pouvait effacer Elspeth de son esprit. Elle ne pouvait oublier sa pitié. Elle ne pouvait supporter la pensée que quelque chose de si humain la désarçonnât ainsi.

Et Elesh Norn sut alors, avec la même conviction que celle avec laquelle elle vénérait l'Orthodoxie Mécanique, que pour purger cette nouvelle émotion qu'elle sentait, cette peur et cette incertitude, elle devrait trouver l'humaine, Elspeth Tirel, et en débarrasser le Multivers.

Alors, c'était comment ?

Complétement fou !

  9

Abscon, abjecte, inadmissible !

  0

2 Louange(s) chantée(s) en coeur


Khos le Zémourien, Le 10/01/2023





1 réponse(s)
Drark Onogard, Le 10/01/2023

Certes, je ne dirai pas le contraire.

Toi aussi, loue son œuvre !


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