Dominaria Uni : Episode 5 - Un murmure dans le vent - Magic the Gathering

Dominaria Uni : Episode 5 - Un murmure dans le vent



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Drark Onogard, le , 84 consultations

Sheoldred mène les forces vives de toutes ses armées parachevées contre Karn et la Coalition. Nos héros peuvent-ils tenir leur position, ou le traître parmi eux va-t-il condamner Dominaria ?

  La storyline de Magic / Dominaria Uni

Sheoldred mène les forces vives de toutes ses armées parachevées contre Karn et la Coalition. Nos héros peuvent-ils tenir leur position, ou le traître parmi eux va-t-il condamner Dominaria ? Vous trouverez l'article original ici.

Episode 5 : Un murmure dans le vent



Téfeiri plaqua une monstruosité phyrexiane sur le plan de travail de Karn et l'y cloua au moyen d'un couteau. La créature couinait, crachait du pétrole luisant de son corps d'octopode, se tordait de rage. Karn observait ses saccades avec désintérêt.

« C'est le deuxième saboteur que j'ai trouvé. » Téfeiri s'occupait des troupes, à la fois général et quartier-maître – ce qui n'était pas une tâche facile dans la nouvelle Coalition, où tant d'espèces agissaient de concert en tant qu'alliés.
« Qu'a-t-il fait comme dégâts ? demanda Karn.
– Il était dans les réserves de nourriture, répondit Téfeiri. Djoïra y recherche de la corruption, mais jusqu'à nettoyage, il n'y aura pas de dîner. Tu imagines ce que les troupes en pensent. »

Karn ne comprenait la relation des êtres organiques avec la nourriture qu'en termes abstraits, mais il avait été témoin d'à quel point rater ne serait-ce qu'un repas pouvait rendre Djoïra irritable, même quand mourir de faim n'était pas le problème. L'imaginer à une plus grande échelle...

« Est-ce que cela interrompt le progrès de Djoïra ? » La créature avait-elle trouvé les réserves de nourriture accidentellement ? Ou l'espion avait-il révélé leur localisation à Sheoldred ? Karn avait été incapable de déterminer l'identité de l'espion ; Jaya, Jodah et Ajani devaient encore arriver, et il s'attendait à ce qu'ils soient capables de l'aider à ce moment. Djoïra s'était occupée de mettre en place le mécanisme d'auto-destruction au sommet de la Plate-forme de Mana, une priorité à présent que les troupes de Sheoldred avaient commencé à se masser. Ils ne permettraient pas que Sheoldred obtienne et convertisse la Plate-forme de Mana. Si elle y arrivait, elle pourrait créer de nouvelles lithoforces et user de l'acier Thran, qui était presque indestructible, pour ses créations monstrueuses.
Téfeiri secoua la tête. « C'est installé, et elle est en train actuellement de lier les canons dans la source d'énergie de la Plate-forme de Mana. »

Clouée et tordue comme elle l'était, Karn ne savait pas quelles informations la monstruosité pourrait transmettre à Sheoldred. Il plaça une main sur elle, retira la lame, et plongea la créature dans un creuset. Elle se tordit, sifflant tandis que son sang bouillait, que son pétrole prenait feu, que sa chair cuisait et que son métal fondait.

« Et ton travail sur le Sylex ? » Téfeiri avait l'air inquiet. Il déplaça ses épaules sous la cuirasse. Une boucle s'était desserrée, mais en raison de ses blessures encore en voie de guérison, il ne pouvait tendre les mains pour l'ajuster.
Fini. Karn avait déterminé comment l'activer. Mais il hésitait à le dire à haute voix. Et si ce n'était pas un espion que Karn devait chercher, mais un dispositif d'espionnage, caché quelque part sur la Plate-forme de Mana ? Il s'avança et resserra la cuirasse de Téfeiri, heureux de n'avoir pas besoin de ce genre d'accoutrements. Le fait que les torses des êtres organiques soient d'énormes boîtes à organes était un évident défaut de conception. « Ne bouge pas trop, s'il te plaît. Je ne peux pas risquer que tu reçoives des blessures à cause d'une armure qui te va mal.
– C'était trop facile, de penser à toi comme à une chose, en te voyant être construit. » Téfeiri baissa la tête. « Pour ce que ça vaut, Karn, je te demande pardon pour la manière dont je t'ai traité par le passé.
– J'accepte tes excuses. »

Un coup de cor raisonna par-dessus les ponts, appelant les troupes au combat.

Téfeiri se mit à courir, et Karn le suivit jusqu'au pont supérieur. Comme l'atelier de Djoïra se situait à la proue, d'ici Karn pouvait voir toute la Plate-forme de Mana. Les ponts inférieurs avaient l'air d'un globe fendu ; les deux hémisphères se rejoignaient en un assemblage qui soutenait les jambes de la Plate-forme de Mana. Bien que Karn ne puisse pas les voir depuis les hauteurs, il savait qu'elles se recourbaient sur les roches rouges du désert, fixant la Plate-forme de Mana au flanc de la falaise ; de la même manière, l'hémisphère distant était connecté aux montagnes de Shiv par un pont. Les bâtiments de la ville s'élevaient des deux ponts. Au-dessus de lui, les ponts supérieurs grimpaient vers le sommet, situé dans un affleurement qui surplombait l'hémisphère avant. Gobelins et viashinos désassemblaient les étals de nourriture placés entre les bâtiments et faisaient rouler des machines de siège pour prendre leur place : des canons de mana étaient suspendus de chaque côté, pointés sur le désert en-dessous.

Le désert bouillonnait. Les Phyrexians sous la Plate-forme de Mana étaient si nombreux qu'ils ressemblaient à un bassin iridescent dans la puissante lumière de Shiv. Sa surface se souleva comme une mer sur le point d'être percée par une baleine, ondula, et puis se rompit tandis qu'une immense monstruosité s'élevait des profondeurs.

Ce n'était pas une autre algarade.

Téfeiri rugit : « Statut des canons ?
– Pas prêts ! » cria une femme.

La première vague escalada les côtés de la Plate-forme de Mana. Les combattants de la Coalition repoussaient leurs échelles, décrochaient les grappins et plantaient leurs lances dans les bêtes corrompues. Un cuirassé phyrexian se leva de la horde, immense comme une baleine – à cela près qu'aucune des baleines que Karn ait jamais vues n'ait possédé les pattes ou les mandibules d'un mille-pattes. Des pierres jaillissaient de son corps noir luisant et de petites fibres se tordaient hors de ses plaques d'armure comme pour tâter l'air. Il se dirigeait lourdement vers la Plate-forme de Mana, mandibules claquantes.

« Par les neuf Enfers, murmura Téfeiri, visez le cuirassé – son thorax ! Tenez jusqu'à être prêt à activer les canons. »

Djoïra émergea des ponts inférieurs, deux technologues humains sur ses talons. Elle se précipita vers les canons et s'agenouilla, vérifiant les dernières connexions. Ses assistants s'assirent derrière les canons et les firent rouler pour faire face au cuirassé. Les canons accumulèrent de la puissance, leurs bouches enveloppées d'une brûlante énergie bleue.

Djoïra fit un signe : « Feu ! »







Les canons lâchèrent un coup qui, d'un craquèlement, s'enfonça dans le thorax du Phyrexian, carbonisant le métal avant qu'il retombe sur sa propre armée. L'énergie bleue brûlait entre ses plaques d'armure. Djoïra fit un autre signe, et les canons tirèrent sur le cuirassé une fois de plus, déchirant son armure affaiblie. Il s'effondra sur ses propres troupes et les écrasa.

« Bien, dit Djoïra, ils fonctionnent. »

Une ombre passa sur les ponts de la Plate-forme de Mana. L'Aquilon planait au-dessus, et un instant, Karn sentit du soulagement – jusqu'à le voir lâcher une salve sur un groupe de viashinos qu'elle dispersa.

« Oh non, » murmura-t-il. A présent, de plus près, il pouvait voir que les anneaux et les vrilles qui avaient auparavant servi de camouflage n'étaient plus morts et inertes. Même le cockpit en était recouvert, du sang et des entrailles se séchaient en un revêtement pareil au cuir, sur ce qui avait autrefois été du verre scintillant. Les Phyrexians avaient parachevé l'Aquilon.







Le navire descendit en piqué pour déposer des horreurs corrompues depuis ses ponts – certaines aussi petites que des chats, d'autres marchaient pesamment comme des ours à cause de leur volume, entrecoupés d'humains parachevés. Sheoldred doit espérer les submerger, pensa Karn, avant que Djoïra ait fini d'installer le mécanisme d'auto-destruction sur la Plate-forme de Mana. Si ces Phyrexians attaquaient Téfeiri et les viashinos de derrière, les canons seraient laissés sans défense.

Karn vint à leur rencontre. Un Phyrexian humanoïde sauta du pont de l'Aquilon sur la Plate-forme de Mana, une silhouette étrange et familière. Il marcha en direction de Karn, bras dédoublés levés. Ses cheveux pâles, chargés de pics de métal, étaient lissés en arrière, et ses yeux faisaient couler du pétrole noir sur ses joues. Il tordit sa bouche en un rictus à l'encontre de Karn. « Ça fait bien longtemps, vieil ami. »

Ce n'était pas possible – et pourtant si. Ertaï.

Karn le croyait mort. Quelles que soient les techniques dont les Phyrexians avaient usé pour le revivifier après tous ces siècles avaient laissé ce qui faisait qu'il était lui intact : la manière dont il posait ses épaules, comment il plissait les yeux face à Karn, comment il bougeait ces mains ; ces manières demeuraient les mêmes.

Bien au-dessus, des taches sombres dans le ciel bleu devenaient des dragons, plongeant en direction de l'Aquilon parachevé. Le vaisseau céleste pivota et gagna de l'altitude pour engager le combat contre les dragons, évitant de peu un jet de flamme. Darigaaz se lança sur la coque de l'Aquilon, se cramponnant au vaisseau pour le faire se vautrer dans le ciel. Il usait de ses griffes arrières pour racler les câbles intestinaux qui drapaient l'Aquilon, comme un chat éviscère un lapin.

Karn faisait face à Ertaï.

Ertaï ouvrit ses bras dédoublés en une parodie de bienvenue. « Cela fait si longtemps que l'Aquilon m'a laissé pour mort. Vous auriez tous pu revenir me chercher. Mais vous ne l'avez pas fait. Et maintenant regarde qui en est le capitaine – joli revers de fortune.
– Ce n'est pas la fortune, dit simplement Karn. Sa conception.
– Elle pense peut-être que tu es spécial, Karn, dit Ertaï, mais je connais la vérité. Tout ce qui a été construit peut être démonté/

Ertaï sourit et dessina des arcs doublés avec ses quatre mains, creusant de magie l'air saturé de poussière. Karn avança vers lui, et Ertaï, d'une torsion des poignets, tira le sort sur lui plus vite que des couteaux lancés. La lumière étincelante frappa Karn. Il s'attendait à ce qu'elle rebondisse de son corps, repoussée par les runes de garde avec lesquelles il s'était prudemment enchanté, mais il se sentit comme rouillé, comme si ses joints avaient soudain cessé d'être fonctionnels.

« J'ai eu du temps à penser à cela durant ma résurrection, expliqua Ertaï. Du temps pour planifier, pour me reconstruire afin que je puisse combattre... te combattre.
– Qu'as-tu-fait ? » demanda Karn d'une voix râpeuse.

Ertaï leva ses bras dédoublés, soulevant Karn dans les airs comme s'il ne pesait guère plus qu'un bout de duvet de pissenlit. Cette prise se resserra, l'écrasa. Si Karn avait été un être avec des poumons, il serait mort. Il serra la mâchoire en réponse, mais cela ne lui donna aucun répit dans l'agonie qui se répandait en lui, émanant de ses plaques. Son corps de métal faisait un bruit de tôle froissée, il se cabossait sous la pression. Ertaï ouvrit les mains, lentement – doigt par doigt, relâchant ses poings sans relâcher Karn.

« Tu es méconnaissable, s'amusa Ertaï. Magnifique, et nouveau. »

Le givre fleurissait sur le corps de Karn, linceul blanc à l'entour de son métal. Il se refroidissait. Il pouvait sentir le métal se contracter, pressé par la différence de température entre le désert shivan et la glace magique. Ertaï tordit ses mains dans un geste d'essorage, puis les sépara. La tension passa de la compression à l'étirement tandis qu'Ertaï séparait les membres de Karn du reste de son corps. Il arrachait, membre à membre, le corps de Karn, comme un enfant cruel torture un insecte. Les jointures de Karn gémissaient sous la pression. Le métal laissait un jeu dans les épaules et les genoux de Karn, les jointures pliées et mutilées.

A quoi ressemblerait sa mort ?

Karn ne l'avait jamais contemplée – pas comme une option réaliste pour lui. La mort était quelque chose qui arrivait aux autres, une tragédie à laquelle il survivait inévitablement, et il pensait encore et toujours survivre. Il n'avait aucun moyen de combattre cela, aucun moyen d'arrêter Ertaï, aucun moyen auquel il pouvait penser – et la Plate-forme de Mana était submergée.

Il ne voudrait pas mourir.

Ertaï eut un rictus. La pression s'intensifia.

S'il lui fallait mourir, il protégerait le Sylex. Karn effleura les Éternités aveugles, dans le murmure qu'il associait avec la magie de ce non-lieu, et tira des particules du plus dur matériau qu'il pouvait générer. Il visualisa le Sylex lointain, dans l'atelier de Djoïra. Il n'avait jamais généré de matière à une telle distance de son corps. Mais il s'y força, espérant qu'il y parviendrait. Il étira les filaments du carbone les plus denses possible depuis l'éther et plaça le Sylex dans son coffre-fort de titane. Il tissa ces filaments autour du coffre-fort pour en faire une masse impénétrable. A cette distance, cela prenait une volonté incroyable. Il se concentra dur sur l'acte de création plutôt que sur la sensation de son corps tordu.

Un rugissement – comme un excavateur qui brise la pierre.

Le Galion Doré balaya les airs au travers des montagnes rouges de Shiv, la pierre agitée dans son sillage, et passa à côté de la Plate-forme de Mana.

Ajani sauta du pont du Galion, se posant derrière Ertaï. En un mouvement fluide, il dégaina ses hache à double tranchant depuis son bas et frappa Ertaï. Le mage phyrexian trébucha vers l'arrière, sa concentration brisée – et avec un cri, il chuta de la rambarde de la Plate-forme de Mana.

La magie qui agrippait Karn se relâcha, et il tomba sur ses pieds. Ses genoux gardaient du jeu, et il tomba. Il était trop endommagé pour se tenir debout.

Ajani, crocs dehors, baissa sa hache dans un salut très bas. « Je suis revenu pour combattre à tes côtés, mon ami. »

Karn, grinçant des pressions intenses, inclina la tête. Il était heureux qu'il puisse encore faire cela : il n'était plus en condition pour combattre. « Et je suis heureux de cela. Nous devons défendre l'atelier de Djoïra.
– Son atelier ? demanda Ajani. Et le sommet ?
– Djoïra peut s'en charger. » Karn fit un signe de tête en direction du sommet qui dominait les ponts, bien au-dessus du combat. « Le Sylex. Le Sylex est dans son atelier. »

Un rugissement sauvage en guise de réponse, Ajani se tourna et plongea sur les Phyrexians.

Des grappins partaient du Galion Doré tandis qu'il se rapprochait de la Plate-forme de Mana. Les Phyrexians qui escaladaient toujours les côtés furent écrasés par le Galion Doré qui s'amarrait à côté de la poupe de la Plate-forme de Mana. L'équipage du Galion lança des planches pour faire un pont sur l'interstice, et Jaya mena la charge, suivie par Danitha Capashen vêtue des couleurs de sa maison et Rhada, le cri de guerre des siens sur les lèvres. Les guerriers keldes et les chevaliers bénalians déferlaient du Galion sur les ponts de la Plate-forme de Mana. Ils chargèrent les Phyrexians avec leurs énormes épées, fendant les créatures en deux.







Jaya leva un rideau de flamme et le tira le long des ponts, afin de rassembler les Phyrexians sur le Galion et ses troupes. « Karn ! Tes cauchemars interplanaires, tu les veux à quelle cuisson ?
– Je ne nécessite pas de subsistance nutritionnelle, » répliqua Karn.
Elle roula des yeux et leva des arcs de feu. « Je suis un génie incompris. » Le brasier écarlate tournoyait autour d'elle comme des lames qui découpaient les monstruosités phyrexianes. Elle leva la main, les doigts crispés par l'effort, et de l'électricité commença à se former autour d'elle. Avec un bruit d'explosion, une frappe foudroyante déferla sur les rangs ennemis. Apparemment, Karn la regardait, bouche bée : quand elle se tourna ensuite vers lui, elle sourit. « Eh bien ? J'ai appris de nouveaux tours. »

Derrière eux, au-dessus du rebord de la Plate-forme de Mana, une énorme forme vert vif s'éleva des déserts d'en bas. Ce visage, ces bois – Karn ne les connaissait que trop bien. Sheoldred, fixée à présent sur quelque construction cauchemardesque des anciennes guerres de Dominaria. Elle amenait son petit torse humain au niveau de la Plate-forme de Mana.

« Karn. » Quand Sheoldred parlait, tout son corps résonnait et sa voix remplissait le champ de bataille, mélodieuse, suivant d'étranges harmonies. « Tu as le Sylex pour moi. »

Le plan de Karn d'user du Sylex pour attirer Sheoldred avait fonctionné.

« Jaya, va à l'atelier et va chercher le Sylex, dit Ajani. Nous devons l'emmener. »

Jaya acquiesça. Couvrant sa propre retraite avec des éclats de flammes, elle rentra dans l'atelier. Ajani et Téfeiri flanquaient le seuil.

Sheoldred s'avança, non tant en marchant avec ses nombreuses pattes qu'en nageant dans son armée, rassemblant des monstruosités dans son corps et les incorporant en elle-même tandis qu'elle allait. Elle s'approcha du côté de la Plate-forme de Mana. Le feu des canons plut sur sa carapace d'acier mais rebondit sur son corps. Il ne l'endommagea pas.

Se dirigeait-elle vers la jointure entre les sections de la Plate-forme de Mana ?

Mais Sheoldred ouvrit les mandibules de son corps de dragon-machine et frappa sa poitrine dans la proue de la Plate-forme de Mana, tel un bélier. Le bruit résonna sur toute la Plate-forme. Au niveau de la coque, le métal grattait le métal, les vibrations traversaient toute la Plate-forme. Elle étendit ses jambes tandis que son armée remontait, tel un essaim, son corps, usant de ses jambes comme d'échelles et de son corps de dragon-machine comme d'une rampe vers le pont supérieur de la Plate-forme de Mana.

Karn s'accroupit face à la porte de l'atelier. Pourquoi Jaya n'avait-elle toujours pas transplané ailleurs avec le Sylex ? Les doigts endommagés de Karn étaient trop tordus pour qu'il en fît des poings, alors il brisa des Phyrexians entre ses paumes, conscient de deux Planeswalkers qui se battaient derrière lui. Il devait protéger Ajani et Téfeiri aussi bien que possible. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la manière dont Téfeiri combattait : non seulement avec la détermination d'un Planeswalker, mais celle d'un père. C'était un homme qui avait décidé de sauver le plan de sa fille, et le sien. Pourtant même alors que Karn balançait une monstruosité qui ressemblait à un assemblage entre humain, cheval et poulpe, il restait conscient d'Ajani. Il devait se tenir assez loin en avant pour éviter d'être touché par les vastes coups d'Ajani. Ajani pouvait faire tourner cette hache à double tranchant et traverser le métal comme la chair si aisément que les Phyrexians prenaient un temps pour observer ce qui, exactement, se passait mal, avant que leurs moitiés se séparent. De l'arrière de l'armée phyrexiane, des renforcements émergèrent – non pas, pensa Karn, qu'ils en aient besoin : deux cuirassés de plus. D'immenses plaques de métal couvraient leurs câbles, leurs organes pulsant, leur chair, hérissés de pics assez larges pour empaler trois personnes d'affilée. Les cuirassés avançaient lentement sur leurs jambes maladroites.

« Par les neuf Enfers... » Téfeiri inspira, derrière Karn, puis beugla : « Préparez les canons !
– Je ne sais pas comment nous nous en sortirons vainqueurs, » déplora Ajani.

A l'horizon, une ombre s'approfondit – une ligne de vert, soudain et surplombante. Karn y voyait presque une orée de forêt.

Haut, Darigaaz menait ses dragons dans une plongée en roue sur les cuirassés. Darigaaz frappa son torse dans l'un d'eux et commença à le déchiqueter, plaque par plaque. L'Aquilon pivota à sa poursuite, ses voiles en ailes de chauve-souris habiles dans les vents de Shiv, pour traquer les dragons de traits de lumière d'un vert malade.

La Plate-forme de Mana frémit, puis trembla. Karn pouvait sentir la lithoforce dans son cœur chantonner en réponse, un appel et une réponse, comme le commencement d'un duo. Djoïra devait avoir accompli son travail, et elle avait réveillé la Plate-forme de Mana. Elle se tenait debout : lente, inexorable.

Tous sur le pont – même les Phyrexians – arrêtèrent le combat pour reprendre équilibre, trébuchant tandis que la Plate-forme de Mana se levait de ses pieds. Karn pouvait sentir la pression de son corps plus forte sur le pont, le courant d'air pénétrant à l'intérieur de ses jointures endommagées, propre et chaud comparé à la crasse de cette bataille. Les restes d'un pont qui connectait la Plate-forme au désert se déchira. Les mandibules de Sheoldred rayèrent la longueur de la Plate-forme de Mana, et Karn put sentir la structure entière vaciller tandis qu'elle perdait prise sur sa coque.

La Plate-forme de Mana était libre.

Sheoldred piétinait, l'équilibre perturbé.

La Plate-forme de Mana avançait le long du paysage de désert rocailleux, sans grâce mais efficacement, bien équilibrée, écrasant sous elle les Phyrexians. Elle récoltait de la pierre quand elle venait et vomissait de la lave fondue sur la bouillonnante armée phyrexiane. Karn ne pouvait voir le détail, mais il pouvait voir le résultat : des masses pourrissantes, se réduisant sous la brûlure, bientôt submergées par d'épaisses vagues de roche fondue.

L'armée phyrexiane commença à se retirer – mais le nuage noir que Karn avait remarqué à l'horizon s'était résolu en des arbres et leurs feuillages : des rangs et des rangs de Magnigoths marchaient, jetant leur ombre froide et leur feuillage verdoyant sur les déserts de Shiv. La lave de la Plate-forme de Mana mena les Phyrexians sous les branches des Magnigoths. Les Magnigoths les déchirèrent – et les elfes yavimayans, vifs comme des broméliacées sur les branches des Magnigoths, faisaient pleuvoir des flèches sur les monstruosités en-dessous d'eux.

Un kavru rapide glissa sur le pont, et Jodah sauta de son dos. Une elfe à la peau pâle, les joues couvertes de taches de rousseur, atterrit à sa suite. Méria. Jodah lui avait parlé d'elle. « Tant de Planeswalkers, dit-elle. C'est un honneur de combattre à vos côtés. Et la Plate-forme de Mana est plus grande encore que ce que j'imaginais ! »

Tout autour du pont, d'autres kavrus déferlaient, des elfes yavimayans sur leur dos. Le combat se ralluma tandis que les elfes yavimayans chargeaient les Phyrexians, les embrochant sur leurs lances afin de libérer les défenseurs assaillis. Jodah leva une brûlante lumière blanche, enveloppant les canons et leurs opérateurs de boucliers protecteurs afin de leur faire gagner le temps dont ils avaient besoin pour charger leurs armes. Les canons tirèrent une salve sur les plus gros Phyrexians, les mettant hors de combat avant qu'ils puissent essayer de briser les défenses de la Plate-forme. Méria tomba aux côtés de Radha et Danitha, coordonnant leurs troupes pour que les archers yavimayans se mettent en formation derrière les guerriers bénalians et keldes. Des vagues de flèches s'élevaient en cloche au-dessus des Keldes et Bénalians, clouant les monstruosités qui arrivaient.

« Nous sommes... sauvé, » murmura Téfeiri.

Au ton de sa voix, il n'avait pas pensé possible un répit. Karn non plus.

Jaya sortit de l'atelier de Djoïra, marchant entre Téfeiri et Ajani. Dans ses bras, elle tenait le coffre de titane que Karn avait généré autour du Sylex. Elle serrait les dents en le tirant au dehors. Il n'était pas venu à l'esprit de Karn qu'un objet de cette taille et de ce poids pourrait être difficile à manœuvrer pour un humain.

« Je ne peux pas le faire traverser les Éternités aveugles toute seule, admit Jaya. Il est trop lourd pour que je transplane avec. »

Karn acquiesça. Il fit passer ses mains pliées sur le coffre-fort, arrachant son revêtement de métal protecteur. Puis il fit un nouveau signe de main, et le coffre sans serrure s'ouvrit. Le Sylex brillait dans sa boîte. Seul, il serait assez léger pour que Jaya le transporte.

« Enfin. » La voix d'Ajani avait l'air distordue, pas dans un rugissement de bête assoiffée de sang, mais... mécanique. »

Karn se tourna vers son ami.

Ajani révéla ses deux dans une grimace d'agonie. Il aplatit ses oreilles et ferma son œil valide. Sa peau ondula, comme si des guivres rampaient sous la surface de sa fourrure.

Jaya fit un bruit d'incrédulité. Téfeiri avança. Non – Ajani ne pouvait pas...

L'œil valide d'Ajani s'ouvrit, plein d'horreur. Il secoua la tête, en plein déni, et soufflait un non, non, non en agrippant ses propres bras comme pour restreindre les fibres phyrexianes sous sa peau et empêcher qu'elles émergent. Mais elles gonflèrent, arrachant sa fourrure et ses muscles, pour révéler une musculature phyrexiane brillante, dense, qui avait été installée sous la sienne.







Ajani avait été parachevé. C'était lui l'espion, le traître. Il les avait trahis pour Sheoldred.

Jaya serra le Sylex contre sa poitrine pour le protéger. Toujours sonnée, elle fit un pas en arrière, battant en retraite vers l'atelier. Du feu grésillait autour d'elle, l'encerclait. Ce mouvement sembla déclencher une réaction chez Ajani. Il leva sa hache et il frappa son corps. Jaya eut le dos rompu, et sa bouche béait de douleur. Elle tomba.

Téfeiri leva les mains, afin que sa magie ralentisse l'attaque d'Ajani. Karn se précipita vers le léonin, se plaçant devant Jaya, espérant que quelqu'un, n'importe qui, pourrait lancer un sort de guérison sur son corps contracté. Ajani donna un coup de hache dans le torse de Karn. Celui-ci s'attendait à ce que la hache dérape de son corps de métal, mais elle le coupa profondément, comme s'il n'était rien que de la viande. La douleur irradiait depuis la blessure. Karn saisit le manche de la hache et essaya de l'arracher, mais la lame s'était fichée en lui. Ajani le dépassa sans effort, Téfeiri trop éreinté pour le ralentir plus longtemps.

« Sheoldred a bien calculé ta force. » La voix mécanique qui émanait de la gorge d'Ajani ne ressemblait en rien à ses grognements habituels. « Le Sylex et Karn : deux des artefacts que la Susurrante souhaitait obtenir sur Dominaria.
– Tu devras me... passer... sur le corps... haletait Jaya, avant que je... te laisse...
– Certes, dit simplement Ajani qui la souleva d'une main. Tu dois mourir. »
Jaya toussa. « Peut-être. Mais pas seule. » Du feu déferla du corps de Jaya, une conflagration blanche et écarlate : Ajani gronda et se pencha en arrière, la fourrure brûlée pour révéler des vrilles et des câbles noircis sous sa peau, et l'air s'emplit de la puanteur du pétrole consumé. D'un coup de sa main blessée, il balança Jaya par-dessus la rambarde de la Plate-forme.







Téfeiri retint sa respiration. Jodah poussa un faible cri.

Karn tentait de retirer la hache d'Ajani de son corps, mais ses jointures endommagées se pliaient sous la pression et la lame ne bougeait pas d'un poil. Le Sylex était si près – juste en face de lui, là où Jaya l'avait lâché. Il la vengerait, il – mais Ajani avait raison : Sheoldred avait parfaitement calculé sa force. Peut-être avait-il plus révélé de lui-même qu'il l'aurait pensé dans les Grottes de Koïlos que ce qu'il avait pensé. Ajani mit son bras autour des épaules de Karn dans une parodie d'amitié, réunissant les parties de Karn. D'une autre main, il leva le Sylex – et l'écrasa dans sa main, comme si l'ancien artefact n'était fait de rien d'autre que de papier. Karn ne pouvait qu'observer avec horreur les runes intriquées autour du dispositif s'éclairer un instant, puis mourir.

Sheoldred fonçait contre la Plate-forme de Mana, l'empêchant d'avancer et l'écrasant entre elle et une montagne, dont l'impact grattait sur toute la coque de l'énorme artefact. Le cours de la bataille tournait de nouveau maintenant que les Phyrexians sautaient du flanc de la montagne sur les ponts. Bénalians, Keldes, elfes Yavimayans, gobelins, humains et viashinos combattaient à présent, acculés.

Karn luttait contre la poigne d'Ajani. Jodah et Téfeiri étaient sonnés. Tout s'était passé en quelques secondes.

Sheoldred se décomposa, ses petites moitiés humanoïdes émergeant de son dragon-machine, corps qui lui servait d'hôte, révélant une échine pareille à celle d'un serpent, dont elle usait pour s'insérer dans un hôte plus gros. Sa partie humanoïde serpenta à l'intérieur de son énorme torse et plongea sur les ponts de la Plate-forme de Mana. Elle s'approcha des Planeswalker. Son heaume cornu se replia – il ne montra pas les entrailles et le métal auxquels Karn s'était attendu, mais plutôt une peau limpide. Sheoldred révélait un nez fin, des lèvres charnues, et de grands yeux noirs, pleins de mélancolie. Il ne faisait aucun doute qu'elle avait volé ce visage à quelque pauvre femme, morte depuis bien longtemps.

Elle pressa une petite main pâle sur le poitrail de Karn. « J'ai la Plate-forme de Mana, je t'ai toi. Dominaria est vulnérable à l'invasion. Toutes les merveilles de mon peuple seront tiennes. Toute notre beauté sera tienne. Il n'y a qu'une vérité. La prochaine étape de l'évolution sera parachevée. »

Tout autour du champ de bataille, les Phyrexians murmuraient : « Il n'y a qu'une vérité. » Le murmure s'élevait de leurs rangs, plus doux qu'un vent, de leurs bouches distordues, et bien plus irréel.

« Cela ne s'est pas déroulé comme je l'avais planifié, Karn, grâce à tes efforts. » Elle agrippa la chaîne autour du cou de Karn au bout de laquelle pendait son scrutateur, son localisateur, et le gadget qu'il avait utilisé pour communiquer avec l'Aquilon. « Non, c'est mieux. Un plan pour toi – et pour Dominaria. Pour tous les plans.
– J'espère que tu ne seras pas déçue, résonnèrent les mots de Djoïra, amplifiés par la structure de la plate-forme, car tu n'auras pas ce que tu veux aujourd'hui. » Une longue pause – comme si Djoïra devait se forcer pour faire ce dont elle savait que c'était la seule chose juste. Mais Karn avait foi en elle. Puis, un tic-tac omineux émana de la structure centrale de la Plate-forme. Djoïra avait déclenché le mécanisme d'auto-destruction de la Plate-forme de Mana.

Le Galion doré se détacha, se précipitant sur le sable.

« Jodah, hurla Djoïra, téléporte tout le monde loin d'ici ! Maintenant ! »

Jodah se mit en vitesse sur ses pieds. Autour des ponts de la Plate-forme de Mana, des portails apparurent comme des ouragans, avalèrent les troupes proches. Les soldats, bouche bée, qui ne furent pas aspirés furent saisis par leurs amis plus vite qu'ils ne purent comprendre ce qui allait arriver. Jodah leva un portail et y jeta Danitha, Radha et Méria, les emmenant dans un endroit sûr, loin du rayon de l'explosion. Enfin, Jodah regarda Karn. Ses yeux pleins de regret, il traversa son dernier portail.

Les ponts devinrent irréellement silencieux : Sheoldred, sans un mouvement de son visage subtilisé, Ajani contrôlé, bras squelettique et massacré là où Jaya l'avait brûlé.

Karn attendait.

« J'ai acquis les cibles. Je suis prête à revenir. » Sheoldred poussa un grand soupir – Karn ne pouvait dire si c'était de déception ou de satisfaction – et une lumière écarlate, d'abord seulement de la taille d'une perle, se matérialisa dans l'air derrière elle. Un éclair frappa la lumière qui s'étendait en un globe écarlate, brillant, tournoyant. Elle rugit de puissance, dévorant l'air et l'environnement autour. Elle grandissait dans leur direction, rongeant l'atmosphère.

Sheoldred pencha la tête et toucha son visage. « Quel dommage. J'aimais bien celui-là. »

Karn luttait contre la poigne d'Ajani, mais entre son corps endommagé et la force améliorée d'Ajani, il ne pouvait se libérer. La lumière rouge et laide engouffra Sheoldred. Elle tourna son visage vers son pouvoir avec une petite inspiration tandis que la lumière la douchait. Son brasier brûla Ajani et Karn. Chaude à le brûler, Karn pouvait sentir comment elle le tirait, tirait l'essence précise de ce qui faisait qu'il était ce qu'il était, Karn, et elle... le vola.

Comme s'il n'était rien de plus qu'un artefact. L'objet d'un vol.



Tandis que la nuit refroidissait l'air du désert, Djoïra et Téfeiri finissaient de coordonner les survivants : il avait établi les tentes où accueillir les guerriers selon leurs blessures, elle avait placé des réserves des quelques guerriers encore valides à la recherche des survivants et des morts phyrexians à brûler, et puis ils avaient tous deux travaillé avec les civils gobelins et viashinos – il y en avait quelques uns qui refusaient de quitter leur maison et d'évacuer – pour régler les demandes, établir le camp sous les branches des Magnigoths comme abri, et s'assurer que chacun était nourri conformément à ses besoins.

Ils étaient tous deux épuisés.

Parler à Jodah... Après tout cela, Téfeiri ne savait pas s'il avait la force.

Mais il l'invoqua de quelque profonde réserve. C'était ce que Niambi l'aurait poussé à faire.

Jodah était agenouillé sur un escarpement, les yeux secs, contemplant le champ de bataille dévasté : les troupes creusant les tombes au milieu des survivants, les vautours dispersés ; les bancs de lave noire, s'écoulant dans la nuit de plus en plus profonde. Il tenait, au creux de ses mains, le collier de Karn : le scrutateur, le localisateur de Phyrexians, l'engin de communication avec l'Aquilon – et une boucle des cheveux blancs de Jaya.

« Viens. » Téfeiri s'accroupit à côté de lui. « Il te faut manger et dormir. »

Jodah ouvrit le dos du scrutateur, et y plaça les cheveux de Jaya comme dans un médaillon. « Je ne peux la laisser aller. Je l'ai encore eue. Elle ne peut pas être partie. Pas maintenant. Je l'ai connue pendant des vies entières, et nous n'avions toujours pas passé assez de temps ensemble. »

Téfeiri sentait un vaste vide en lui : il n'avait pas assez d'énergie pour souffrir. Il le reconnaissait bien – il avait retenu cet engourdissement après la mort de Subira. Cela lui avait pris des années pour que les coins s'usent, pour révéler assez de choses aiguisées pour qu'il ait de la peine. Il avait été longtemps endeuillé d'elle. Il le serait toujours. Elle avait été l'amour de sa vie, et la mère de son enfant.

Djoïra les rejoignit, ses bottes crissant sur le gravier. « Nous avons encore des amis en vie qui ont besoin de nous, Jodah. Quels sont les plans de Sheoldred ? Que va-t-elle faire de Karn et d'Ajani ?
– Je ne sais pas, dit Jodah. Comment pouvons-nous les combattre sans le Sylex ? »

Djoïra s'assit à côté de Jodah, jambes croisées, et mit son bras autour des épaules de Jodah.

Téfeiri contemplait le paysage. « Nous construirons un monument à Jaya qui survivra aux temps. Ses forces, ses réussites, ses merveilles ne seront pas oubliées. Shiv deviendra un site de pèlerinage.

Jodah se contenta de secouer la tête.

« Je vais rester avec lui, » dit Djoïra.



Les pierres s'élevaient des sables rouges de Shiv, un arrangement de pyramides blanches autour d'un feu toujours allumé qui planait en plein ciel. Jodah avait lancé le sort lui-même. Dans la lumière rouge, quand les vents de Shiv la frappaient, la flamme ressemblait à une femme qui se tournait pour cacher son sourire malin, ses pâles cheveux flottant dans le néant.

Danitha, Radha et Méria étaient toutes retournées dans leurs pays pour que leurs forces dévastées recouvrent la santé, et pour qu'elles puissent recruter plus de troupes pour le retour inévitable des Phyrexians. Jodah, Téfeiri et Djoïra étaient restés pour construire cela : un monument pour Jaya.

Elle allait manquer à Téfeiri.

« Jaya et moi, nous nous sommes rencontrés quand elle avait... » Jodah pinça l'arête de son nez et ferma les yeux comme pour cacher leur éclat. Il déglutit. « Dominaria a perdu un mage... les royaumes ont perdu... j'ai perdu... pardon. »

Djoïra posa la main sur l'épaule de Jodah, et Jodah accepta cette vieille familiarité.

« Je n'aurais jamais pensé avoir à faire ça, » souffla-t-il enfin.

Téfeiri s'éclaircit la gorge mais ne parla pas. Il ne fit que secouer la tête, incapable de mettre des mots sur le point auquel son esprit, l'humour qu'elle apportait dans des tâches si sérieuses, lui manquaient. Jaya ne pouvait pas sauver un plan sans faire un calembour à ce propos. Il avait imprégné l'une des pyramides de pierre de souvenirs d'elle : sa patience quand elle enseignait à Chandra, comment elle souriait juste avant de dire quelque chose de très cassant, et comment ils s'étaient rencontrés. Il n'oublierait jamais ce jour dans Zhalfir quand il l'avait confondue avec un commis de cuisine et lui avait demandé un œuf frit. Elle, un rictus aux lèvres, était allée derrière le comptoir pour accéder à sa demande et avait allumé tous les feux avec un claquement de doigts – à la surprise du vrai tenancier de l'étal. « Vous prendrez un peu de chutney pour accompagner ? » Il ne l'oublierait jamais.

Téfeiri marchait en cercle autour du monument. La sueur étincelait sur sa peau, et il essuya les perles de son front. Il s'arrêta pour toucher la pyramide vide qu'ils avaient laissée pour Karn afin qu'il y instille ses souvenirs de Jaya s'il – non, une fois qu'il serait revenu.

Téfeiri raidit ses épaules. Saheeli attendait à une distance respectueuse, son habit aux couleurs de joyaux étincelant dans le vent, fard doré sur les yeux, sa peau brunie et ses cheveux noirs détachés. A cet acquiescement de Je suis prêt, elle se tourna, et ils partirent ensemble.



Quand Téfeiri traversa la herse, il eut à réprimer un frisson. Ils l'avaient atteinte – la tour d'Urza. C'était plus que la dalle délabrée qui émanait de l'effroi de la nuit précédente. Il n'aurait jamais pensé revenir de nouveau dans cet endroit.

Saheeli l'amena dans un antique hall à la voûte en berceau, dont le plafond était toujours intact, bien protégé du soleil. Elle posa une main sur son dispositif, que Téfeiri utiliserait pour augmenter la puissance et la précision de sa magie. Il n'était pas impatient d'y monter : avec sa plateforme, ses bandes et ses câbles de cuir, il ressemblait plus à un engin trouvé dans un donjon pour arracher des aveux, pas à un objet magique fait pour augmenter les talents innés d'un Planeswalker.

Bien que la tablette d'argile que Karn avait trouvée dans les Grottes de Koïlos eût été perdue, ses dessins non. Jaya les avait récupéré quand elle avait pris le Sylex. Mais contrairement au Sylex, les dessins étaient restés sur le corps de Jaya, cachés dans une poche secrète de ses vêtements.

Saheeli n'avait pas été capable de déterminer comment ils décrivaient le fonctionnement du Sylex. Seul Karn l'avait compris. Mais elle avait été capable de déterminer quand le Sylex avait été déclenché – et elle en avait fait une parfaite réplique.

Ainsi c'était à présent la mission de Téfeiri : revenir à quand pour apprendre ce que Karn avait déjà déterminé : le comment. Comment l'activait-on ?

« Bonne chance, Téfeiri, dit Saheeli. Pour nous tous. »

Il se força à se détendre. Un petit oiseau brun se percha sur une fenêtre en arche, puis descendit sur le sol pour se baigner dans la poussière. Karn aurait connu son espèce, ses habitudes.

Pour sauver son plan, pour sauver le Multivers, téfeiri ferait la chose qu'il avait fait le vœu de ne jamais faire : voyager dans le temps lui-même.



La lumière rouge du Pont planaire s'évanouit. Karn conclut, d'après les cliquètements qui résonnaient dans les ténèbres, qu'il se tenait dans une vaste caverne. Il pouvait sentir les dépôts minéraux, le poids des stalactites de quartz au-dessus de lui, et il pouvait sentir la pierre froide et humide. Il se sentait malade – faux – comme si ce passage turbulent au travers des Éternités aveugles avait couvert la surface de son métal d'une couche de saleté. Il s'agenouilla, son corps courbatu toujours douloureux de la bataille sur le pont de la Plate-forme de Mana. Il espérait que les autres, Jodah, Djoïra, Téfeiri, s'en étaient mieux sorti que lui, et que Jaya... non, il valait mieux ne pas y penser. Pas avant qu'il puisse porter le deuil.

Une lumière blanche s'alluma, submergeant ses sens. Les cliquètements s'arrêtèrent.

Elesh Norn se tenait devant lui, brillante comme si elle contenait une étoile. Ses membres atténués avaient une délicatesse d'insecte, et son long visage une beauté d'arthropode. Son sourire était mince et d'auto-satisfaction, tandis qu'elle accomplissait une servile révérence dans sa direction.

« Bienvenue, Père. » La voix d'Elesh Norn était un contralto plaisant et profond. « Bienvenue chez toi. »

Karn chercha du regard Ajani et Sheoldred. Il avait vu le Pont planaire engouffrer le praetor, ainsi que son ami parachevé, mais il ne voyait aucun signe d'eux ici. Il devait les avoir déposés ailleurs. Seuls Elesh Norn et lui se tenaient sur ce plateau, où s'amoncelait à la dérive du sable blanc comme la porcelaine. Sous le plateau, des Phyrexians insectoïdes bouillonnaient dans une masse luisante, d'un blanc doré.

Norn saisit le menton de Karn et tourna son attention vers elle. « Tu es parti trop longtemps, siffla-t-elle. Tu nous as manqué. Tu mérites de partager la gloire de ce qui va arriver. »

Karn essaya de se lever mais trouva qu'il ne pouvait bouger ses jambes. Il tenta d'invoquer son étincelle, pour se transporter ailleurs, où que ce soit, mais il était trop brisé, trop fatigué. Les griffes de Norn s'enfonçaient dans le métal de ses joues et lui tournèrent la tête. Son cou se plaignit de ce seul mouvement, les jointures se broyant ensemble – et puis il le vit. Un petit arbuste rabougri, poussant du sable couleur de porcelaine. Ses branches délicates, noueuses, lui rappelaient les petits arbres qu'il avait vus au-delà des lieux où les arbres cessent de pousser dans les montagnes. Ses branches pâles luisaient d'un éclat iridescent. Des perles de pétrole pendaient de ses brindilles, comme des bourgeons.

Même maintenant, dans cet enfer, entouré par les monstres, il ne pouvait s'empêcher de sentir une tendresse envers cet arbre. Un être vivant, combattant toutes les prédictions, pour survivre. « Qu'est-ce que c'est ? »

Norn baissa son visage sur lui, ses rangées sur rangées de dents répandues dans un rictus moqueur. « C'est le commencement de grandes choses, Père. C'est le commencement de toute chose. »

Alors, c'était comment ?

Complétement fou !

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