La Chute de Zurak - Magic the Gathering


La Chute de Zurak

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DarkAdi, le , 15218 consultations , 9

Ce récit commence en l’an 478 de l’ère impériale de Zurak, sous le règne du puissant empereur Zurak IX. La dynastie des Zurak a toujours régné d’une poigne d’acier sur le territoire du Nord, depuis l’antique cité impériale de Mo’orlas...

  Fun / Chroniques guerrières



Prologue

Ce récit commence en l’an 478 de l’ère impériale de Zurak, sous le règne du puissant empereur Zurak IX. La dynastie des Zurak a toujours régné d’une poigne d’acier sur le territoire du Nord, depuis l’antique cité impériale de Mo’orlas. Zurak IX, lui, s’est durant son règne montré particulièrement impitoyable, et a lancé des campagnes féroces contre les forces insurgées de plus en plus nombreuses et déterminées. C’est une guerre civile sans précédent dans toute l’histoire du Nord qui se déroule. Cependant, alors que l’insurrection commençait à sérieusement ébranler le pouvoir impérial, il se passa un évènement auquel les insurgés ne s’attendaient pas.
L’empire était, en plus de la guerre civile, en guerre contre le royaume de Gaxal, par-delà la mer du sud. Mais Zurak IX préféra abandonner son territoire et ses bastions méridionaux pour pouvoir rapatrier son immense armée à Mo’orlas, mettant ainsi cent mille hommes entre les insurgés et le pouvoir impérial, dans le seul but de garder le trône.
À la tête de l’insurrection, Sarinis, guerrier froid et chef charismatique issu d’une famille anoblie par l’empereur Zurak Ier lui-même. Ses discours enflammés ont rassemblé à ses côtés plusieurs milliers d’hommes et de femmes. Mais l’armée de l’empereur a petit à petit ravagé les villages présumés rebelles, pour intimider les insurgés les plus fragiles et massacrer les plus déterminés. Notre récit commence à un moment fatidique de l’histoire. Les troupes rebelles de Sarinis, désormais bien minces face à la puissance impériale, se sont retranchées dans la cité fortifiée de Gah’shna, véritable forteresse ayant dans les temps anciens repoussé les invasions du sud. Quant à Zurak, il est bien déterminé à exterminer chaque personne ayant osé prêter l’oreille aux discours de Sarinis, quel qu’en sera le prix…



I – Le Massacre de Gah’shna
Hiver de l’an 478 de l’ère impériale de Zurak — Ville de Gah’shna, Empire du Nord



— Quels sont les ordres ? demanda l’officier.
— Il faut tenir à tout prix ! répondit Sarinis. Vous entendez ? Gah’shna ne doit pas tomber ! Notre avenir en dépend !
— Mon Seigneur ! lança un homme arrivant en courant, essoufflé.
— Au rapport, Warek !
— Ils sont des milliers, Mon Seigneur. L’empereur a détaché tout un bataillon.
— Un bataillon complet ? s’écria Sarinis. Cela fait dix mille hommes, Warek ! As-tu bien vu ?
— J’en suis certain, Mon Seigneur. (Il se tut quelques secondes.) Et il y a aussi de la cavalerie, en plus de six troupes d’archers et quelques pièces d’artilleries.
Sarinis soupira.
— Que le marteau de Barnag nous protège mes frères, dit-il calmement. Nous nous sommes réunis en vue d’une bataille… mais c’est à une extermination que nous allons faire face.
— Mais, Mon Seigneur, les remparts tiendront bon ! dit l’officier.
— Pour combien de temps ? Si leur première vague échoue, ils vont nous assiéger. Dans ce cas, nous serons perdus.
— Doit-on capituler, Mon Seigneur ?
— Jamais ! s’écria soudainement Sarinis. Que les stratèges se réunissent dans la grand-salle.
— Et pour les habitants, Mon Seigneur ?
— Rassemblez les femmes et les enfants dans le temple. Que les hommes en âge de tenir une épée soient équipés sur-le-champ.
— Bien, Mon Seigneur !
L’officier partit en direction d’un groupe de soldats, et donna plusieurs ordres avant de monter un cheval pour aller vers le centre de la ville.
— Que dois-je faire, Mon Seigneur ? demanda Warek.
— Mon fidèle Warek, dit Sarinis en tapant sur l’épaule de son frère d’arme. Va au temple et demande aux prêtres de prier pour nous.
— Pensez-vous que l’armée impériale prie elle aussi ?
— Je l’espère, Warek, je l’espère. Vois-tu, cette nuit, des centaines d’hommes vont mourir. Mais le seul à vouloir cela sera assis sur son trône, à Mo’orlas, attendant les nouvelles de ses éclaireurs. Personne ne veut mourir, Warek. Il ne faut pas chercher à savoir si Barnag est de notre côté ou du côté de l’armée impériale, mais s’Il est du côté de nos deux armées ou du côté de l’empereur lui-même. La seule différence que nous avons avec nos ennemis, c’est qu’eux combattent pour l’empereur, alors que nous combattons pour l’empire.
Une heure plus tard, Sarinis et Warek étaient assis à la table de la grand-salle, en compagnie des six stratèges.
— Bon, voilà la situation, dit Sarinis. L’empereur a détaché un bataillon tout entier. Selon la stratégie impériale, il va probablement lancer une première vague sur la ville, brutale mais ne représentant qu’un ou deux dixièmes de son armée. Si cette première vague rencontre suffisamment de résistance et se brise sur nos murs, alors ils vont entamer un siège de la ville. Et autant vous dire qu’ils ne seront pas pressés : ces terres sont à eux. Que proposez-vous ?
— Eh bien, si nous résistons la première vague, ce dont nous sommes tout à fait capables, ils vont tout simplement attendre, dit un stratège. Et ce serait pour nous la mort assurée, car ils pourront bien rester là toute une année.
— Oui, évidemment il faut à tout prix éviter le siège, dit Warek.
— Mais nous ne pouvons pas laisser la première vague passer ! s’écria un autre stratège. Si un seul garde impérial met un pied en Gah’shna, c’est toute l’armée qui se déversera dans la cité comme une avalanche. — Ils sont dix mille, dit un stratège, et nous ? Même pas cinq cents ! Il faut nous rendre à l’évidence, Mon Seigneur : nous devons capituler.
Tous les stratèges hochèrent la tête.
— Si nous capitulons, c’en est fini de l’insurrection. Nous serons capturés, et moi et mes généraux, dont vous, serons exécutés en place publique, tandis que le reste, femmes, enfants et guerriers, sera exilé dans les terres méridionales, dans le royaume de Gaxal, où la tête de chaque Nordique est devenue une monnaie. L’empereur se servira de notre cas comme exemple et plus personne n’osera se soulever contre la lignée impériale avant des siècles. Nous avons allumé un feu, mes amis, mais nous rendre reviendrait à le priver d’air, car il se nourrit de notre conviction. Si nous déposons les armes, nous nions ces convictions, nous nions toutes ces années de combat et nous couronnons nous-mêmes Zurak X !
— Alors pourquoi nous avoir convoqués ?
— Parce que j’ai une idée, mais j’espérais encore que vous trouveriez mieux. Comme ce n’est pas le cas, je vais expliquer mon idée, et c’est là que vos talents stratégiques entreront en jeu. Mon plan consiste en premier lieu à laisser la première vague entrer…
— Mais c’est de la folie !
— Silence ! cria Warek.
— Une fois qu’ils seront là, reprit Sarinis, croyez-moi, nous perdrons peut-être, mais nous leur aurons fait mal, très mal, et nous montrerons à nos prédécesseurs que le pouvoir impérial n’est pas inébranlable, et que l’armée nordique n’est pas invincible.
— Expliquez-vous, dit un stratège.
Sarinis continua, et à la fin de son discours, tous les stratèges acquiescèrent. Son plan était fou, mais ils étaient tous d’accord sur un point : c’était le moins fou des plans que l’on pouvait établir en cette situation désespérée.

L’armée impériale avançait calmement vers Gah’shna. Les armures traditionnelles noires donnaient à cette armée un aspect de rivière d’insectes métalliques scintillants, adoptant des formes sinistres. En approche de la ville, le bataillon envoyé par l’empereur avait été lui-même divisé en trois groupes, dont un avait adopté la formation cruciale : deux troupes de cavalerie en ligne sur chacun des deux flancs, une large colonne d’infanterie au centre dirigée vers l’avant, deux troupes d’archers en lignes derrière l’infanterie ; le tout formant approximativement une croix et pensé pour une attaque de front en terrain désavantageux. Il n’y avait aucun lancier : l’empereur savait que Sarinis ne disposait pas de cavalerie. Les deux autres divisions étaient en formation de siège : une formation classique pensée pour protéger les engins d’artillerie de l’armée, en vue d’un siège.
Le général Nadaka, commandant des armées impériales, marchait en tête de la troupe en formation cruciale, sur un cheval noir. Un autre cavalier vint à lui.
— Général Nadaka ! dit-il en faisant le signe de salut impérial.
— Quelles sont les nouvelles ?
— Vous n’allez pas le croire, général, dit l’éclaireur avec un sourire inquiet.
— Parle donc.
— Gah’shna est en feu !
— Comment ?
— Je vous assure ! La ville est en flammes et les portes ont été détruites de l’extérieur ! Je ne m’en suis pas approché au point de me mettre à découvert, mais c’est comme si les murs avaient explosé.
— Des Podaï ?
— C’est peu probable général. Nous n’avons eu aucun rapport de leur présence dans cette région depuis plus de cinq ans.
— Oui… et de toute façon, ces sauvages n’auraient jamais pu prendre Gah’shna. (Il passa une main sur ses yeux.) Ca n’a pas de sens. En attendant d’en savoir plus, nous continuerons. Nos ordres sont clairs : marcher sur Gah’shna et anéantir l’insurrection. Retournez en éclaireur dans les environs de la ville, cherchez les traces d’une quelconque attaque.
— Bien général.
L’armée continuait sa marche tandis que l’éclaireur s’éloignait.
Au bout d’une demie journée, les troupes impériales se trouvèrent devant Gah’shna, ou du moins ce qu’il en restait. L’éclaireur avait vu juste, toute la ville était complètement ravagée.
Nadaka ordonna que l’on envoyât un cavalier à l’intérieur de l’enceinte, en éclaireur. Mais il ne revint pas.
— Que fait-on, général ?
— Que les deux autres groupes se placent en formation standard. Nous allons attaquer.
— Et les engins de siège ?
— Vous comptez assiéger un cimetière, capitaine ?
— Non, général.
— Alors exécutez mes ordres. Nous lancerons l’assaut dans une heure. Peu m’importe si cette ville était déjà en feu à notre arrivée. Aux yeux de l’empereur, ce doit être nous qui avons pris Gah’shna. Entendu ? — Oui, général.
Une heure plus tard, l’armée entra dans la ville. La division principale se sépara : la cavalerie pour parcourir l’enceinte de la ville en spirale, jusqu’à arriver au centre ; l’infanterie pour marcher en formation serrée dans les grandes rues ; les archers pour explorer les bâtiments et s’en servir de tours. Mais la ville était déserte. Toutefois, il n’y avait aucun corps.
Au milieu d’une place, ils aperçurent un piquet planté dans le sol. La tête de l’éclaireur y était accrochée.
— Nous ne sommes pas seuls, dit Nadaka.
— Ce sont les Arshkas ! cria un homme non loin du général. Ils viennent se venger !
Et tous les hommes le suivirent dans un grand chaos de voix.
Nadaka sauta de son cheval, agrippa celui qui venait de lancer ce brouhaha, et lui trancha la gorge.
— Les Arshkas sont une légende ! dit Nadaka. Et même s’ils ont existés, n’oubliez pas que les Hommes les ont exterminés. Ce ne sont pas des démons qui ont incendié cette ville.
Un hurlement de femme retentit dans la ville.
— Par le foutu marteau de Barnag ! s’écria un homme. Qu’est-ce ?
Le hurlement reprit.
— Une erreur de la part de Sarinis, répondit Nadaka en souriant.
— Je ne comprends pas, dit le capitaine.
— Je ne vous demande pas de comprendre. Fouillez le temple.
— Nous l’avons déjà fait, général.
— Pas assez bien. Cherchez un passage secret. Les architectes des temples anciens ont toujours prévu des refuges secrets.
La femme hurla de nouveau.

— Faites-la taire ! cria Warek.
— Vous voulez nous faire tuer ? s’exclama Sarinis.
— Elle va accoucher, Mon Seigneur, dit un homme barbu qui tenait la main de la femme dans la sienne.
Sarinis sortit un poignard de son fourreau en s’approchant de la femme, furieux, quand un bruit sourd résonna.
— Qu’est-ce que c’était ?
— Je ne sais pas.
Le bruit retentit à nouveau.
— Par Barnag ! Ils essaient d’enfoncer le mur du temple ! Ils nous ont trouvés !
Sarinis lança un regard noir à l’homme barbu et à sa femme. Des bruits de pas se firent entendre dans le couloir qui menait à la caverne. La porte fut violemment frappée de l’extérieur, cédant presque sur ses gonds. Encore une fois. Et encore. Au quatrième coup, elle vola en éclat, laissant entrer un torrent d’hommes en armures noires. Les hommes de Sarinis tirèrent leurs épées. Le combat fut brutal. Les cris se joignaient aux bruits des lames s’entrechoquant. Les insurgés ne voulaient pas fléchir, mais alors qu’ils baignaient dans le sang de leurs frères, les troupes impériales ne cessaient d’affluer par la porte. Les cavernes étaient immenses, et les échos effroyables. En des points où toute résistance avait été anéantie, les enfants étaient massacrés, et les femmes, pour la plupart, violées puis tuées. Nadaka était de sang noble, et avait toujours respecté la dignité de ses pires ennemis. Mais il le savait : la toute-puissance impériale avait rendu ses hommes féroces et sauvages… autant que leur empereur.
Les survivants et les blessés insurgés se regroupaient dans les derniers retranchements des cavernes, abandonnant leurs cadavres dans des marres boueuses dans sang.
— Fermez les portes ! hurla Sarinis.
— Mon Seigneur, nous ne tiendrons plus !
Les portes étaient assaillies, et ne résisteraient plus très longtemps.
— Mon Seigneur, fit un prêtre survivant. Nous pouvons encore nous enfuir. Dans ce couloir est dissimulé un tunnel très étroit qui passe sous les remparts et débouche plus loin dans la forêt.
— Nous ne pouvons pas abandonner ces gens !
— Ni l’insurrection, dit Warek. Si vous mourez, c’est toute notre cause qui meurt.
La porte tomba. Ils n’étaient qu’une trentaine dans la salle, alors que près de deux cents soldats impériaux venaient de s’engouffrer dans le passage. Dans le chaos et la confusion, le prêtre empoigna le bras de Sarinis et l’amena devant un mur. Il retira une toile et découvrit un passage dans la roche.
— Quand ils découvriront cet endroit, dit le prêtre, nous serons déjà loin, occupés qu’ils seront à piller nos corps.
Sarinis acquiesça.
— Un instant, dit-il.
Il se dirigea aux abords du combat, dissimulé dans l’ombre. Nadaka était là. Warek se jeta sur lui, mais le général, plus colossal que jamais maintenant qu’il était à pied, poussa l’insurgé au sol d’un coup de pied. Il s’approcha de lui.
— Tiens… serait-ce le grand Warek, bras droit de Sarinis lui-même ? Où est ton maître ? Warek tira un poignard de sa botte droite et le planta dans la gorge de Nadaka. Celui-ci se redressa. Des jets de sang jaillissaient de sa blessure. Avant de s’écrouler, il baissa son épée et empala Warek dans sa chute.
Sarinis tomba à genoux. Warek avait été son frère d’arme, son ami, depuis leur enfance. Une lueur de haine brilla dans les yeux du meneur de l’insurrection. Il repoussa la main du prêtre sur son épaule, se releva brusquement, et repartit vers le passage secret.
— Allons-y, dit-il sèchement.
Le prêtre et lui remirent la toile en place derrière eux et s’engouffrèrent dans le tunnel. Ils ressortirent sous les arbres, à une centaine de mètres derrière les armes de siège gardées par une centaine d’impériaux.
Sarinis tua deux pèlerins sur son chemin et prit leurs vêtements. Le prêtre et lui étaient désormais méconnaissables, à cause de leurs capuches. Ils se réfugièrent dans une petite ville.
— Mon Seigneur, lorsque vous nous avez réunis dans ces cavernes, vous parliez d’un plan, avait dit le prêtre.
— Nous cacher et attendre la nuit. L’armée impériale aurait occupé la ville et aurait établi des tours de garde. Nous disposions d’une dizaine d’adeptes de l’Ordre Noir, habitués aux meurtres dans l’ombre. Nous aurions tué les gardes et massacré l’armée pendant son sommeil. J’avais peu d’espoir, mais cela aurait pu réussir si cette femme ne nous avait pas fait repérer…
Trois jours plus tard, ayant appris que les troupes impériales avaient temporairement quitté Gah’shna, ils se précipitèrent vers la ville, puis vers le temple. L’air des cavernes était irrespirable. Mais Sarinis avait insisté pour revenir. Le prêtre le suivait.
— Ca ne sert à rien, Mon Seigneur. Il n’y a aucun survivant.
Les cavernes étaient un véritable charnier. Les corps pourris s’amassaient.
Soudain, ils entendirent un faible bruit venant d’une salle où les combats avaient été moins violents. Le bruit devint gémissement. En entrant, la première chose qu’ils virent fut un homme pendu au-dessus d’un panier.
— Cette femme, dit-il en montrant du doigt le cadavre de la femme qui était en train d’accoucher, maudite soit-elle.
Il remarqua aussi que le pendu était le barbu qui tenait sa femme par la main.
Le gémissement reprit. Il venait du panier. Ils s’y penchèrent et virent… un bébé. Il était en vie, la tête couchée sur une lettre. Sarinis prit délicatement le mot et le lut à haute voix.
Je maudis cet enfant, qui tua sa mère, ma femme, à la naissance, et à cause de qui ce massacre eut lieu. S’il est encore en vie quand vous le trouverez, prenez-le. Pardonnez-le, ayez pitié de lui. Car moi, je n’en aurais jamais eue. Exécutez mes dernières volontés : élevez-le et nommez-le Dalarian.
Dalarian ? dit le prêtre. Cela signifie Fléau, en ancien Nordique.
— Le pauvre homme et sa femme ont dû survivre. Puis il s’est suicidé alors qu’elle est morte en mettant ce bébé au monde. Prenez cet enfant, Sarom. Je l’élèverai moi-même. Puisqu’il est le dernier survivant de ce massacre, il en sera la main vengeresse. L’empereur payera pour cela, je le jure.



Dans tout l’Empire du Nord, il ne neigea pas durant l’hiver de l’an 478, ce qui n’était pas arrivé depuis des décennies, voire des siècles.
Après son triomphe à Gah’shna, l’empereur ordonna à ses troupes de retourner au sud, dans le royaume de Gaxal, pour reprendre la conquête qu’il avait interrompue. Mais les Gaxalais avaient eu le temps de se réorganiser et d’établir des stratégies défensives. Toutefois, malgré son retard, l’armée impériale l’emporta sur une armée qui, elle aussi, n’avait pu penser à plan que pour se donner l’illusion d’un quelconque espoir. Ainsi, l’Empire s’étendit enfin par-delà les mers, ne s’arrêtant qu’à la frontière des terres arides de Ghardog, au sud du royaume gaxalais.
Bien que le corps de Sarinis ne fût pas retrouvé, l’insurrection ne fut plus considérée comme une menace directe, et les campagnes de persécution cessèrent.
Sarinis, quant à lui, prit le nom de Nariak, et acheta des terres non loin de Mo’orlas. Il éleva Dalarian dans son château. Le cœur du vieux prêtre Sarom cessa de battre deux ans après le massacre.



II – À sept pas du trône
Printemps 482 de l’ère impériale de Zurak —Empire du Nord



Dalarian était assis devant un bureau, dans une obscure pièce seulement éclairée par une bougie. Ses cheveux étaient d’un brun foncé, et il portait une longue et ample robe grise. Les traits de son visage semblaient fermes, durs, comme si l’enfant n’avait jamais souri. Ses doigts étaient entrecroisés et ses coudes reposaient sur le bureau. Il écoutait la voix de son père, Sarinis, qui se tenait debout derrière lui.
Quelqu’un frappa à la porte de l’étude. C’était Saldana, la femme de Nariak.
— Tu nous déranges, dit sèchement Sarinis.
— J’ai reçu un courrier.
— Est-ce si important ?
— Il m’a été porté par quelqu’un qui sait ce qui se passe à la cour de l’empereur.
Sarinis sortit et ferma silencieusement la porte derrière lui. Ils se trouvaient dans une antichambre, entre l’étude et le hall d’entrée du château.
— Que dit le courrier ?
— Que vous allez très prochainement recevoir la visite de gardes impériaux. Une nouvelle enquête est menée sur vous.
— À propos de… ?
— Sarinis…
Il ouvrit la bouche pour parler, mais elle l’interrompit.
— Je vous donnais le propos de l’enquête, autant que je vous nommais. N’est-ce pas ?
— Que veux-tu dire ? Tu fais allusion à cette histoire de ressemblance ?
— Vous savez très bien ce que je veux dire.
— Tu penses que je suis Sarinis ? J’ai quelques points de vue différents de ceux de l’empereur, mais ce n’est pas pour…
— Ne me mentez pas ! Cela fait maintenant deux ans que je suis à vos côtés. Je vous connais mieux que vous ne le pensez.
— Tu te méprends.
— Je vous entendais parler, avec ce pauvre vieux Sarom.
Elle se tourna vers la porte menant vers l’étude de Dalarian.
— Je sais que cet enfant n’est pas votre chair. Je sais que vous…
— Que crois-tu savoir ? cria soudain Sarinis.
— Vous êtes Sarinis. Vous, Sarom et Dalarian avez survécu au Massacre de Gah’shna.
— Tu as fait plus que nous entendre parler, avec le prêtre. Tu nous écoutais !
— Je ne vous dénoncerai pas ! Vous savez très bien que je hais autant Zurak IX que vous !
— Que sais-tu d’autre ?
— Ce que vous voulez faire de Dalarian. Je n’ai qu’à me pencher sur les livres que vous lui faites étudier pour m’en rendre compte. Vous voulez qu’il intègre l’Ordre Noir.
— Quand j’ai trouvé Dalarian, j’ai juré qu’il deviendrait la main vengeresse de l’hécatombe dans laquelle il est né. Il le sera.
— En devenant un Assassin ?
— Tu…
On frappa à la porte menant au hall. Sarinis lança un regard grave à Saldana et se leva pour ouvrir la porte. C’était un domestique, un vieil homme bien habillé.
— Mon Seigneur, dit-il. On vous demande.
— Je suis occupé.
— C’est important, Mon Seigneur. C’est la Garde Impériale.
— Maudits soient-ils. (Il se tourna vers sa femme.) Attends-moi là, nous reprendrons notre discussion quand j’en aurai fini avec cet imbécile de Diarko.
Il partit avec le majordome en fermant la porte derrière lui. Dans le hall, trois hommes en armure noire attendaient.
— Bienvenue ! lança Sarinis avec un large sourire en descendant un escalier menant aux soldats. Et salut à vous, capitaine Diarko ! Cela faisait longtemps ! Je vous offre quelque chose ?
Le capitaine et ses deux gardes restèrent de marbre, arborant une expression grave.
— Je crois que nous allons nous contenter de parler, Seigneur Nariak.
Sarinis fut soulagé d’entendre ce nom, alors que c’était ainsi qu’on l’appelait depuis plus de trois ans. Il s’était pourtant attendu à entendre Sarinis, encore.
— Mais de quoi ? demanda Sarinis, son visage s’assombrissant légèrement et son sourire devenant plus discret.
— De la Bataille de Gah’shna.
— Oh ! Un évènement tragique. (Et, anticipant la réaction de ses invités.) Mais tout aussi triomphal pour le grand Zurak IX !
— Pour être direct, des gens vous suspectent d’être Sarinis en personne.
Pour être direct, il l’avait été. Sarinis crut qu’il allait s’effondrer, mais il parvint à se contrôler et éclata de rire.
— Quoi ! C’est encore à cause de cette histoire de visage, c’est cela ? Ma ressemblance avec ce sale révolutionnaire m’a déjà valu assez d’ennuis, mais l’enquête a révélé que ces soupçons étaient ridicules ! Je descends de la famille des Nariak, vous pouvez consulter mes registres familiaux si vous le voulez !
— À vrai dire, cela va plus loin qu’une simple histoire de ressemblance.
— Que voulez-vous dire ?
— Un témoignage.
— Ah ah ! Un pauvre diable de roturier m’accuse des pires horreurs, et l’armée impériale ose lui accorder de l’attention pour venir m’indisposer encore une fois ! Capitaine, vous savez très bien que ces spéculations sont infondées. Je suis un honnête citoyen impérial, et vous le savez mieux que quiconque pour avoir mené l’enquête qui m’a disculpé. Sarinis a quitté l’empire pour rejoindre les terres orientales, tout le monde le sait.
— Le pauvre diable en question est pourtant quelqu’un de relativement crédible. Pensez bien que si ces accusations avaient été lancées par n’importe quel pèlerin, nous ne nous serions même pas donné la peine de les noter.
— Mais qui donc, dans ce cas ?
— Un membre de l’Ordre Noir, dont la vocation m’interdit de vous révéler son nom.
— Ces gens sont des fous ! Ce sont des meurtriers et des traîtres ! Je ne vois pas en quoi la parole de l’un de leurs membres a plus de valeur que celle de n’importe quel pèlerin.
— Et c’est justement pour cela que je ne vous ai pas encore arrêté, Seigneur Nariak. Sachez que je crois en votre innocence, et que je pense comme tout le monde que Sarinis a effectivement quitté l’empire. Mais c’est l’empereur lui-même qui m’a chargé de cette enquête. Si vous n’aviez pas été de la grande noblesse nordique, il vous aurait fait assassiner, pour effacer toute possibilité d’un éventuel retour de l’insurgé… dans le doute.
— Cela, je le sais, capitaine. Je le sais. Mais vous n’êtes pas venu que pour m’interroger, n’est-ce pas ? Vous saviez bien ce que j’allais répondre à ces accusations.
— En effet, je ne suis pas là que pour vous interroger. L’empereur considère que la parole de la personne qui vous accuse peut tout à fait contrebalancer avec votre stature….
— Je sais que l’Ordre Noir a souvent rendu service à l’Empire… mais de là à ce qu’un de leurs membres soit directement entendu par Zurak… Je suis dépassé, capitaine !
— Laissez-moi finir, Seigneur Nariak. Je veux vous dire que l’empereur Zurak IX souhaite s’entretenir avec vous.
— Comment ? s’exclama Sarinis en avalant de travers. Je… l’empereur veut me voir ? Cette affaire doit être bien plus importante que je ne le croyais. Il ne m’a jamais convoqué lors de la précédente enquête. Je sais bien entendu que l’éradication des insurgés le concerne personnellement, mais…
— Je dois y aller, Seigneur Nariak. Samedi, des gardes impériaux viendront vous chercher. Soyez prêt.
— Bien sûr, capitaine.
Diarko et ses hommes s’en allèrent, Sarinis soufflant aussitôt la porte fermée derrière eux. Saldana avait observé la scène depuis le haut de la mezzanine. Elle était stupéfaite. Sarinis monta les escaliers d’un pas ferme et poussa sa femme à l’intérieur de la chambre.
— J’espère que leur venue n’a rien à voir avec toi !
— Bien sûr que non, Mon Seigneur ! Je connais votre vrai nom depuis longtemps. Pourquoi vous dénoncerais-je maintenant ? Et puis ils ont parlé d’un membre de l’Ordre Noir…
— J’avais des membres de l’Ordre Noir dans ma garde personnelle, mais ils ont tous été tués à Gah’shna, sous mes yeux, pendant que je m’enfuyais avec Sarom. Et c’étaient les seuls que j’ai jamais connus. Des dissidents. Habituellement, l’Ordre Noir n’a pas coutume d’aller à l’encontre de l’Empire, même s’il s’est joué de lui plus d’une fois.
— Alors vous vous en sortirez, comme la dernière fois. Votre parole vaut de l’or aux yeux de l’Empire.
— Tu ne comprends donc pas ! L’empereur me connaît ! Lors de l’enquête menée à cause de ma ressemblance avec Sarinis, s’il m’avait vu, il m’aurait aussitôt reconnu. Les registres familiaux et ma parole n’auraient eu aucune valeur ! Tous mes proches ont été tués à Gah’shna. Les seules personnes encore vivantes à ce jour et m’ayant déjà vu doivent être des gens des foules devant qui j’ai discouru et qui ne m’ont vu que de loin. Il ne reste plus qu’une seule personne dans l’Empire du Nord à réellement connaître mon visage : Zurak.
— Vous vous connaissiez ?
— Comme tu le sais, mon nom de Nariak me donne un statut me rapprochant de très près au pouvoir impérial. Zurak peut faire massacrer des foules où il soupçonnerait ma présence, mais pas des familles nobiliaires aussi puissantes.
— Oui…
— Eh bien, le nom de Sarinis, lui, était directement lié au pouvoir impérial. Quand j’ai créé les registres familiaux de Nariak, j’ai fait en sorte de me rapprocher de l’empereur de manière politique. Mais en vérité, je suis de sang impérial. Il sait que je suis dangereux pour cela, à cause de l’Ordre Noir.
— Qu’est-ce que l’Ordre vient faire dans tout cela ?
— Zurak craint le retour de Sarinis. Il a perdu beaucoup de crédit depuis le Massacre de Gah’shna. Ma mort a fait de moi un martyre, et mon retour n’y changerait rien. Si je revenais, mes fidèles seraient bien plus nombreux qu’avant. Et si mon ascendance directe au sang impérial était révélée, l’Ordre Noir aurait tout intérêt à se ranger de mon côté. Les Assassins sentiraient que je serais sur le point de renverser le trône. Et tout le monde sait que depuis des siècles, l’Ordre est resté invincible, tant sur le plan politique que… sur le plan de leur spécialité. Si l’Ordre déclarait la guerre à l’empire, en moins de deux jours, tous les hauts dignitaires impériaux seraient égorgés pendant la nuit, et le sang de l’empereur lui-même serait répandu par une lame noire, me libérant ainsi le trône.
— Tout repose donc sur l’Ordre ?
— C’est une lame à double tranchant ! Ils sont redoutables, mais ils ne suivent le pouvoir que s’il va dans leur intérêt. Et le pouvoir a lui-même intérêt à aller dans leur sens.
— Mais… Samedi…
— Oui. S’ils m’arrêtent, Zurak me fera exécuter.
— Vous devez fuir !
— Non ! Non… Si je fuis, Zurak aura la certitude de mon identité… non seulement il enverra des Assassins de l’Ordre Noir me traquer à travers tout l’empire, mais en plus, il jouera sur ma fuite pour me faire passer pour un lâche et me discréditer !
— Alors, qu’allez-vous faire ?
— Me rendre.
— Mais… et l’insurrection ?
— Je signerai tous les papiers attestant que Dalarian est mon héritier. Il doit devenir l’Empereur Dalarian Sarinis Ier. Personne n’aura besoin de savoir qu’il n’est pas de mon sang…
— Et vous ?
— Je combats pour la liberté, non pour le pouvoir. Dalarian doit savoir ce qu’il a à savoir. Il prendra le flambeau de l’insurrection. C’est pour cela qu’il doit entrer à l’Ordre Noir. En y entrant très jeune, il pourra y devenir influent.
Il se tut quelques secondes et soupira.
— Saldana… promets-moi que tu le confieras à l’Ordre.
— Je le ferai.

Samedi, à midi, une quinzaine de gardes en armure noire se présentèrent au château de Nariak. Saldana savait qu’elle ne reverrait jamais plus son mari, sinon en place publique lors de sa décapitation, mais elle devait s’efforcer de ne pas pleurer devant les impériaux. Elle devait paraître confiante.
Avant de partir avec les gardes, Sarinis se retourna vers Dalarian, et lui tendit une lettre scellée.
— Fils, dit-il à l’oreille du jeune garçon, je veux que le jour où tu auras ôté la vie pour la première fois, tu ouvres cette lettre et la lises. Tu entends ? Ni avant, ni après.
Dalarian acquiesça silencieusement, avec un regard mélancolique.
Sarinis se mit alors en route. Durant le voyage vers Mo’orlas, il ne dit mot. Il était serein. Il se livrait à la Mort. Mais il était en harmonie avec lui-même. Il croyait en son fils.
Les portes de la cité s’ouvrirent, et l’escorte se dirigea vers le palais impérial. Une fois arrivé, Sarinis fut placé pendant plus d’une heure sous surveillance dans une antichambre, lorsque, enfin, on lui annonça que Zurak souhaitait le voir.
L’air de la salle du trône semblait écrasant. La pièce était immense. Les murs étaient ornés des portraits de la dynastie Zurak. L’empereur, en habit traditionnel noir, se tenait les mains dans le dos, regardant Mo’orlas par la fenêtre.
— Ô Seigneur, dit un garde en posant un genou à terre, le Seigneur Nariak est ici.
L’empereur se retourna lentement vers Sarinis. Il ne laissa paraître aucune émotion aux gardes, mais Sarinis lut ce qu’il attendait dans ses yeux.
— Sortez, dit Zurak d’une voix imposante.
— Mais…
— Il n’est pas armé. Sortez.
— Bien, Ô Seigneur.
La porte se referma sur une dizaine de gardes et des servants, laissant les deux hommes seuls.
— Le dragon qui a tenté de me souffler, dit Zurak.
— Le tyran qui a tenté d’éteindre mes flammes, répliqua Sarinis.
— Ainsi, tu t’es rendu, alors que tu savais que j’allais m’entretenir avec toi. Très honorable.
— Je préfère mourir sous les yeux de la foule, plutôt que dans le noir, la nuit, dans une caverne froide, en train de me terrer comme un rat.
— Tu veux que je fasse de toi un martyre ?
Sarinis se prit à rire.
— Vous l’avez déjà fait. Me tuer à nouveau, Ô Seigneur, ne ferait qu’attiser la haine que le peuple vous porte.
— Ils ne me haïssent que parce qu’ils me craignent.
— La crainte de voir sa ville pillée par des cavaliers noirs. La crainte de voir sa famille égorgée par des ombres. La crainte d’être décapité pour le plus bas des crimes. L’on vous craint comme une maladie, Zurak neuvième du nom. Vous êtes imprévisible et vous nourrissez du sang de votre peuple.
Zurak tapa dans ses mains comme pour applaudir.
— Regarde mon visage, Sarinis. Vois-tu mon cœur battre sur mes tempes ? Vois-tu mon front ruisseler de sueur ? Sont-ce les yeux d’un fou qui te fixent à présent ? Est-ce la voix d’un sot qui te parle ? Je vois par-delà ma mort. J’ai un but, que je ne peux accomplir dans mon statut de mortel. Je pense au passé comme l’on pensera plus tard à ce présent. Je pense aux siècles d’anarchie qu’a connus le Nord.
— Des cinq siècles d’oppression valent-ils mieux que deux millénaires de liberté ?
— Qu’est-ce que la liberté ? demanda Zurak en haussant la voix.
— Pouvoir sortir de chez soi sans craindre…
— Ineptie ! Tu ne penses qu’au présent. Tu prétends voir loin, mais tu ne penses qu’à l’instant de bonheur ! Que deviendrait mon Empire, à ton avis, si je lui laissais le droit de se diviser en clans ? Chacun voudrait le pouvoir, et la guerre n’en finirait plus ! Si je lui laissais le droit de s’exprimer ? Chacun pousserait tout le monde pour donner ce qu’il croit être le meilleur avis. Si j’instaurais une justice équitable ? Elle deviendrait prévisible, et chacun calculerait ses crimes !
— Folie !
— Imagine, Sarinis, un monde composé de deux camps, les deux gouvernés par un seul et même chef. Des camps soudés en leurs seins, rivaux entre eux deux. Ils seraient inexorablement en guerre. N’étant que deux, ils se diraient qu’il serait si simple d’avoir le double de ce qu’ils auraient déjà, et ils s’attaqueraient mutuellement. Maintenant, imagine que l’un des deux réussisse effectivement à l’emporter sur l’autre. Son chef deviendrait l’Empereur du Monde. En son sein, avant d’éradiquer son adversaire, il avait déjà éradiqué les rivaux de son propre peuple. De sorte qu’il ne restait que ceux qui l’adoraient. Alors, la Terre porterait un seul et même peuple, pour un seul et même empire. Penses-tu que l’anarchie règnerait ? Ne penses-tu pas qu’une harmonie s’instaurerait d’elle-même ?
— Rêve !
— Utopie !
— Ton empire unique serait secoué par d’autres ambitieux voulant le pouvoir. Tu n’éradiquerais jamais tous les rivaux.
— Exact. Vois-tu, le monde parfait serait un monde sans loi, sans chef. Cela signifierait un monde où les humains seraient capables de se respecter, de se gouverner eux-mêmes. Là est le rêve. Car cela n’arrivera jamais.
— Alors, que cherches-tu ? Le monde sans chef, ou le monde au chef unique ?
— Les deux se valent, car les deux seraient en harmonie en eux-mêmes. Mais les deux en demandent trop aux Hommes. Je ne vois aucun chemin permettant d’accéder au monde harmonieux dans son anarchie, et il ne reste donc plus que le monde gouverné par un seul homme. Sauf que, la seule menace pour cet homme étant la quête de pouvoir, sa seule solution serait d’empêcher toute forme d’ambition. Transforme les Hommes en marionnette, et alors ils seront prêts à se réunir sous une seule bannière pour vivre ensemble. Là, et seulement là, quand ils auront atteint l’illumination, ils seront libres, et d’eux-mêmes, ils échapperont à la peine de mort, aux massacres, à l’ambition, sans même que l’Empereur du Monde ait besoin de changer la moindre loi.
— Tes paroles sont venin.
— Parce qu’à côté de tes rêves, la réalité est un poison.
— N’essaie pas de me manipuler !
— Non… je sais que je ne pourrai pas te faire changer d’avis.
— Alors finissons-en.
— D’abord, j’aimerais te présenter quelqu’un. Celui qui a dénoncé le Seigneur Nariak.
— Qui est-il ?
— Un Haut Hiérarque de l’Ordre Noir.
— Un Hiérarque ? Je ne connais aucun…
Une lueur s’illumina dans les yeux de Sarinis. Zurak arbora un sombre rictus.
— Je vois que tu as compris, dit-il.
— Impossible. Je l’ai vu mourir !
— Tu sais comme moi que les guérisseurs impériaux peuvent être très efficaces. Ce que tu ne crois pas, c’est sa trahison.
Zurak se dirigea vers la porte, l’ouvrit et fit signe à un garde. Celui-ci partit aussitôt, et revint une minute plus tard, accompagné d’un homme en robe noire.
— Warek ! hurla Sarinis en le voyant. Traître ! Tu m’as juré allégeance, et tu sers ce démon !
— J’ai juré allégeance à l’Ordre Noir, Mon Seigneur.
— Mais nous étions amis.
— Un Assassin a pour seule amie son ombre.
— Tu as combattu à mes côtés. Tu ne travaillais pas pour l’Empire, sinon tu serais parti bien avant l’attaque de Gah’shna.
— C’est vrai. Mais j’ai ouvert les yeux. Il y a un adage de l’Ordre Noir qui dit : « Si la mort d’un homme peut sauver ta vie, égorge cet homme. Si la souffrance d’un homme peut t’épargner la douleur, torture cet homme. » L’insurrection ne conduit qu’à la mort et à la souffrance. L’Empire est inébranlable.
— Tu es comme tous les Hiérarques ! Vous allez dans le sens du vent !
— Nos valeurs ne sont pas les mêmes que les vôtres. L’honneur et la morale sont des freins dont nous nous dispensons volontiers.
— À mes yeux, tu restes un traître.
Sarinis regarda autour de lui. L’empereur était à côté de la fenêtre, à sept pas. Trop loin. Il se jeta alors sur le garde, prit son épée en lui assénant un coup de genou au niveau de l’estomac et empala dans le même mouvement Warek, avant que celui-ci ne puisse tirer sa dague. Tout le monde savait qu’il était impossible de prendre un Assassin par surprise, surtout un Hiérarque, mais Sarinis connaissait le style de Warek comme personne, ainsi que ses faiblesses. L’homme en robe noire fixa Sarinis alors qu’un filet de sang se mit couler de sa bouche. Une cloche d’alerte retentit. Sarinis murmura à l’oreille de son ancien bras droit :
— Il y a un adage nordique qui dit : « Nulle pitié pour les traîtres, surtout les amis. »
Sarinis fit remonter la lame de l’abdomen jusqu’à l’estomac. Il la tira du corps et, dans un geste leste et rapide, le décapita.
Une dizaine de soldats entrèrent en trombe dans la salle du trône et encerclèrent le meurtrier. Celui-ci leva les mains en lâchant l’épée. Sur un signe de l’empereur, il fut tiré hors de la salle ; mais avant de sortir, il cria à l’adresse de Zurak :
— Souviens-t’en, Ô Seigneur ! C’est le sort qui t’est réservé ! Tu as trahi ton peuple !
Un garde lui asséna un coup de pommeau qui lui fit perdre connaissance.



Ce jour-là, Sarinis fut enfermé, humilié et torturé jour et nuit pendant près d’une semaine. Zurak IX assista personnellement aux supplices, et l’on dit que l’on entendit les hurlements dans toute la cité.
Par la suite, l’empereur ne manqua pas de prévenir l’Ordre Noir des circonstances de la mort du Haut Hiérarque Warek. L’Ordre prit aussitôt les mesures pour venger le décès de l’Assassin…
Saldana continua à porter le nom de Nariak, et éleva Dalarian. Six mois durant, elle lutta avec elle-même pour ne pas donner l’enfant à l’Ordre Noir, trahissant ainsi la volonté de Sarinis.



III – La mélodie des ombres
Automne 482 de l’ère impériale de Zurak —Empire du Nord




Saldana était à la fenêtre. Elle observait la nuit. Ni lune, ni étoiles. Rien que l’obscurité au loin. Il n’y avait que la faible lueur de la torche d’un des domestiques, en bas, dans le jardin, qui travaillait. Il donnait des coups de marteau à quelque chose tout en fredonnant un vieil air nordique. Il s’efforçait d’être silencieux, et l’on ne pouvait l’entendre qu’en se concentrant. Saldana ne savait pas ce qu’il faisait dehors en pleine nuit, mais cela l’importait peu, et elle se laissait emporter par la mélodie du vieil homme. Depuis le départ de Sarinis, elle avait décidé de donner un peu plus de liberté à ses gens.
Dalarian dormait. Il n’avait pas pleuré la disparition de son père, et tout le monde s’en était inquiété. Mais lui, il le savait, ses larmes coulaient en lui-même. Il était jeune, mais comprenait assez bien certaines choses pour son âge. Sa mère lui avait dit qui était réellement Nariak, et aussi qui il était lui. Tout ce qu’il en tira, ce ne fut ni tristesse ni fierté, mais haine. Une haine pour Zurak dépassant même celle de Sarinis. Une haine qui l’obnubilait, parfois, pendant qu’il méditait.
Les bruits de marteau et la chanson cessèrent. Saldana se pencha et observa le domestique. Il avait posé ses outils et scrutait l’horizon occidental, comme alerté.
— Que se passe-t-il, Sarig ? lança Saldana.
Le domestique se retourna vers la fenêtre, étonné d’entre la voix de sa maîtresse.
— Regardez au loin, Ma Dame ! dit-il.
Saldana s’exécuta. À l’ouest du château s’étendait une immense plaine. Elle allait dire qu’elle ne voyait rien, quand elle crut apercevoir quelque chose. Comme une marre grisâtre entre le ciel et la terre noirs. Cela s’approchait.
— Qu’est-ce ? demanda-t-elle.
Mais elle n’eut pas à attendre la réponse pour deviner. C’étaient des cavaliers. Peut-être une vingtaine. Ils étaient très proches, et leur vitesse n’était pas celles de voyageurs cherchant asile.
— Des chevaux ! lança Sarig.
Au bout de quelques secondes, l’on put voir la bannière qu’arborait l’un des cavaliers. Il était difficile d’en discerner le symbole, mais elle en était presque sûre. La dague noire.
— Des Assassins ! hurla-t-elle.
C’était l’Ordre Noir. Ils étaient maintenant à moins de cinq cents mètres. Saldana se précipita dans le hall et sonna la cloche. Trois longs ; un silence ; trois longs ; un silence ; ainsi de suite. C’était l’alerte. Il y avait peut-être trente personnes dans le château, et toutes se levèrent aussitôt. Sarig partit en courant vers le portail pour le sceller, mais une flèche en pleine gorge arrêta sa course. Vingt cavaliers en robe grise, sur des chevaux noirs comme la nuit, entrèrent dans la cour du château. Sans un mot, ils se séparèrent en plusieurs groupes pour investir les deux ailes du bâtiment, massacrant à coups d’épées aux lames noires comme le jais tous ceux qui se mettaient sur leur chemin. Certains hommes brandissaient des armes, mais ils étaient impuissants face aux Assassins, qui taillaient la chair dans un silence sinistre. Rien que les bruits des sabots et des lames, et les cris étouffés des gens.
Dalarian était sorti dans les couloirs, vêtu d’une bure noire. Un cavalier fonça vers lui, mais il eut le temps de se dissimuler avant d’être vu. Deux mètres plus loin, deux femmes furent déchiquetées d’un seul mouvement de lame, les bras tendus vers l’enfant, sous ses yeux.
Une vingtaine de personnes étaient mortes, et tout s’était passé en trente secondes.
Les hommes en robes grises descendirent de leurs montures, et pénétrèrent chambre après chambre, égorgeant femmes et hommes. Ils utilisaient désormais des dagues, tout aussi noires que leurs épées. Ils ne se parlaient pas entre eux, mais ils semblaient parfaitement savoir ce qu’ils faisaient. Ils se coordonnaient comme par instinct, sans même un geste.
Dalarian se précipita vers les escaliers du hall pour retrouver sa mère à l’étage, mais il trébucha sur une masse dans les marches et s’effondra jusqu’en bas. Il se releva, le pied droit maculé de sang. Ce n’était pas le sien. Il avait percuté un corps mutilé avant de tomber.
Il voulut repartir, mais une main froide se posa sur sa bouche et le tira en arrière. C’était Saldana.
— Mon fils, chuchota-t-elle, refoulant ses larmes. Suis-moi.
Ils montèrent tous les deux et entrèrent dans une des chambres où un Assassin avait déjà accompli sa tâche. Le cadavre d’un vieil homme gisait par terre. Elle voulut fermer la porte discrètement, mais les gonds grincèrent.
Dalarian se cacha dans un coin sombre de la pièce, se fondant avec les ombres, mais sa mère était vêtue de blanc, et elle n’eut pas le temps de se dissimuler. La porte s’ouvrit lentement. L’Assassin entra, passa derrière elle comme une ombre, et lui trancha la gorge. Elle s’écroula à deux mètres de son fils, les yeux rivés sur lui. Alors que l’homme se retournait et repartait lentement, Dalarian s’en approcha discrètement et le poignarda dans le dos. Il s’abaissa alors sur sa victime. L’homme portait une amulette noire, et non grise, ce qui signifiait qu’il était un Hiérarque. L’enfant prit l’arc court sur sa dépouille.
Un autre Assassin aperçut le corps du Hiérarque, sur le seuil de la porte. Il allait aussitôt se cacher dans l’obscurité, quand surgit une petite ombre dans la chambre. L’Assassin, qui avait fait preuve d’imprudence, n’eut pas le temps de réagir. Il s’écroula, le cœur transpercé par une flèche.
Dalarian prit la lettre de son père dans son bureau, la glissa dans sa bure et sortit de la chambre. Il avança lentement dans les ténèbres. Mais il fut soudain soulevé du sol, ses deux bras bloqués dans le dos. Il sentait quelque chose de froid et de tranchant sous sa gorge.
Deux autres Assassins sortirent de l’ombre devant lui. Puis encore. Ils étaient maintenant dix-huit autour de lui, dont celui qui le tenait.
— C’est le fils de Sarinis, dit l’un d’une voix à peine audible. Il faut l’emmener.
— Il faut le tuer, dit un autre homme en désignant les deux corps. Le Code exige vengeance pour le Hiérarque Granak et l’Assassin Salarin.
— S’il les a tués, c’est une raison de plus pour l’emmener et non les venger. Le Code exige vengeance pour les meurtres d’Assassins. Ceux-là ont été tués dans l’ombre.
Tué dans l’ombre. L’équivalent pour l’Ordre Noir de la mort au combat. L’ombre appartenait aux Assassins, et quiconque y tuait un Assassin était considéré comme plus fort que cet Assassin.
— Cet enfant est un orphelin à présent. Et il a tué deux membres de l’Ordre, dont un Hiérarque. Il nous appartient.
Les hommes se dispersèrent, acquiesçant comme par pensée, et Dalarian fut emmené. Les chevaux furent rassemblés dans la cour. L’enfant poussa un cri en les voyant. Il se débattit, mais l’un des Assassins le prit sur sa monture. Il était tétanisé par le contact avec l’animal. Il passa tout le voyage dans des visions d’horreur. Les chevaux l’obsédaient. Il voulait les tuer, plus que les hommes. Il les haïssait, les craignait comme la peste. La vision de sa mère morte sous ses yeux le hantait… ses yeux livides, son sang éclaboussant sa belle robe blanche. La fureur et la terreur s’étaient mêlées en lui. S’il avait pu le faire, il aurait frappé le cheval sur lequel il était, encore et encore. Il l’aurait déchiqueté, réduit en charpie. Puis ils les auraient tous massacrés. Oui, il aurait tué tout le monde, cette nuit-là. Sans que l’Assassin ne s’en aperçoive, il lut la lettre de son père à la lueur d’une lune timide qui commençait à poindre. Il la serra alors contre son cœur. Il pleura, en silence.

Alors, c'était comment ?

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Drighen, Le 03/03/2013

J'ai beaucoup aimé lire ce récit, cette histoire, c'est fort captivant et on entre bien dans ton univers.

Remerciements

Amicalement Drighen

Note : 8/10

Frank 07, Le 09/09/2007

Très bon article j'ai adoré apprendre la chute de Zurak. Il faut être clair c'est un article magnifique.

Metis the Darkmind, Le 14/09/2006

Tout simplement bravo. Texte bien fichu qui tient en haleine jusqu'au bout (et en plus qui parle de l'enfance de Dalarian). A quand la suite ?

Note : 10/10

bosh, Le 29/10/2005

la suite la suite!!!
on acroche dés le début c'est géniale vivement la suite tu compte la publier bientôt ?

Note : 9/10

sum 41, Le 01/09/2005

le debut captive tt de suite!!!!!!j'attend impatiament la suite ,comme arwen qui nou a fait de jolie recit.
*clap clap clap clap*

Note : 9/10

Unhappy, Le 25/08/2005

Les quinze premières lignes m'ont tout de suite fait penser au gouffre de Helm dans le seigneur des anneaux !

Et puis je suis d'accord avec Thorgor au niveau des descriptions militaires : les dix premières lignes du deuxième paragraphe sont un peu lourdes.

Sinon, c'est cool, et puis l'histoire qui rejoint Dalarian à la fin ça intéresse effectivement encore plus :p

Thorgor, Le 20/08/2005

Seulement 8 parce que ce n'est pas la meilleure chose que j'ai lu de toi... je ne sais pas à quoi ça tient mais j'ai parfois eu des impressions de lourdeurs et de manque de fluidité, peut être à cause de toutes ces descriptions militaires...

Ceci dit c'est sympatique ce petit côté "ainsi naquit Dalarian" à la fin... curieux de voir comment il va grandir et devenir le voleur d'âmes que nous connaissons un peu

Note : 8/10

Arwen, Le 20/08/2005

Ben voila la première note: 10

ce texte est très bien écris et est très facile a lire. Il tient en halaine et j'aime ça...

très bon début pour une histoire que je suivrais volontier!

*clap clap clap*

Arwen, une Elfe qui attend la suite

Note : 10/10

DarkAdi, Le 19/08/2005

Ce récit est tiré de mon univers. Et en voyant le nom qui vient à la fin, certains seront peut-être même encore plus intéressés.
Je publierai la suite au fur et à mesure.
Bonne lecture.

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