ÂGE D'OR DE LA DOUCE TYRANNIE
Je n'ai jamais joué Opposition au moment où elle régnait vraiment.
C'était le T2 7e édition, le set de base fait pour elle.
Tu sais, celui où traînaient encore les Elfe de Llanowar,les vrais, et les bons vieux Oiseaux de paradis
C'était un Magic simple et brutal à la fois. Tu avais ton mana, tes bêtes, et cet enchantement venu d'un autre âge qui, faisait basculer la table entière.
Opposition disait : “toi tu ne joues plus, c'est mon tour jusqu'à la fin des temps.”
Et autour, Odyssée ajoutait ses briques : des Nid d'écureuil, des créateurs de tokens récursifs, des Orbes statiques... Un cauchemar organisé.
Pire qu'une case prison au Monopoly, mais tellement satisfaisant quand tu étais celui qui tenait la manette.
LE GRAND LIONEL
Dans notre cercle, on avait le grand Lionel.
Un genre de demi-dieu local, un de ceux qui connaissaient les timings par cœur, qui citaient les rulings avant qu'on ait fini de poser la question.
Lionel, il ne jouait pas Opposition. Il vivait Opposition.
Ce mec-là avait toujours un deck qui te donnait envie de pleurer de rage et d'admiration.
Son “Oppo” tournait comme une horloge suisse.
Et le pire, c'est qu'il savait que c'était insupportable. Il jouait lentement, posément, un sourire tranquille, pendant que toi tu comptais tes permanents inutiles.
Un despote élégant.
Puis un jour, il a sorti sa version Sultaï, avec Nattes de la Coterie.
Alors là, plus rien n'était pareil.
C'était beau, c'était malsain, c'était du grand art.
Et je crois qu'il m'aura fallu attendre Liliana du voile pour qu'une autre femme de Magic me fasse battre le cœur aussi fort.

TOI TU VIS, TOI TU VIS, TOI TU CRÈVES
Lionel avait un truc : il prêtait souvent ses decks aux copains.
Alors parfois, j'étais celui qui tenait la Opposition.
Et là, je te jure, j'ai compris.
Tu ne joues plus à Magic. Tu joues à Dieu.
Chaque tour, chaque entretien, chaque token d'écureuil devient une prière silencieuse.
Tu contrôles le souffle du jeu.
Et quand l'autre commence à s'agiter, à taper ses doigts sur la table, tu le regardes avec compassion et cette image en tête :

L'adversaire tapait ses lands, impuissant, pendant que les écureuils tout mignon tout gentils ( pas comme ceux du Pyla sur Mer qui te refont les parasols a chaque été !) se mettaient en marche.
Une marée verte et silencieuse.
RENDEZ-VOUS MANQUÉ
Je n'ai jamais pu monter Opposition à l'époque.
Lycéen, trois decks en rotation, un budget de sandwichs SNCF et de boosters à la pièce.
Alors je regardais, j'apprenais, je savourais les parties des autres.
Plus tard, quand l'Étendu existait encore, j'ai bien tenté une version.
Mais c'était plus pareil. Le jeu avait changé, les cartes allaient plus vite, les formats aussi.
Opposition n'avait plus de royaume à dominer.
Et pourtant, même en la jouant “hors format”, il y avait quelque chose de magique.
Cette impression d'arrêter le temps, juste un instant.
LA BEAUTÉ DU CONTRÔLE ABSOLU
Quelle élégance, franchement.
C'est peut-être ça, le vrai raffinement du joueur de contrôle : ne pas humilier, mais suspendre.
L'adversaire comprend ce qu'il se passe, mais il ne peut rien faire.
C'est lent, c'est cruel, c'est fascinant.
Avec Opposition, tu ne gagnes pas vite, tu gagnes propre.
Chaque tour est un choix, chaque déclenchement une caresse.
C'est la carte qui te fait comprendre que Magic n'est pas un sprint, mais une partie d'échecs sous acide.
Et plus le temps passe, plus je me rends compte que ce sont ces moments-là qui restent.
Pas les tournois gagnés, pas les trophées, mais les soirées enfumées autour d'une table bancale,
où tu expliques à un jeune joueur que oui, il fut un temps où les écureuils dominaient le monde.

Conclusion
Opposition m'a appris que la vraie puissance, ce n'est pas de tuer plus vite,
c'est de faire durer la partie jusqu'à ce que le monde entier s'y résigne.
Un enchantement qui ne m'a jamais appartenu, mais qui m'a façonné.
Un rendez-vous manqué, mais un amour intact.
Et peut-être que c'est ça, au fond, la plus belle définition du joueur de Magic :
un éternel nostalgique, qui sourit encore en se souvenant de la fois où un écureuil 1/1 a tapé son premier terrain.
Fin de tour go.

